Jacques Lévy : «Les présidents de région auront intérêt à reconnaître l’autonomie de leur métropole»

Matthieu Quiret / Chef de service adjoint |
  • Jacques Levy géographe urbaniste, professeur l’Ecole polytechnique Lausanne.

    Jacques Levy est géographe et urbaniste, professeur à l’Ecole polytechnique de Lausanne. – DENIS ALLARD/REA

DOSSIER REGIONALES 2015 – INTERVIEW

Jacques Lévy fait partie de ces experts convaincus que la croissance est tirée essentiellement par les métropoles, comme Philippe Martin ou Laurent Davezies. Dans ce contexte, les nouvelles régions peu dotées en budget et mal calibrées gagneraient à s’appuyer sur leur métropole.

Vous êtes pour le moins sceptique sur l’aboutissement de la réforme des régions. Pourquoi ?Je suis en train de réaliser une enquête pour le Commissariat général à l’égalité des territoires auprès de la population, qui montre à quel point les Français ne se sentent pas concernés par cette question des grandes régions. Autant ils se sentent impliqués au plan local, autant ils ne perçoivent aucun rapport de la région avec leur vie. Ce sont pourtant les deux échelons pertinents pour chaque individu.

Le local est l’échelon du temps court, du quotidien, la France se découpe en 800 espaces regroupant 90 % de la population, organisés en aire urbaine avec un centre, des banlieues et une couronne périurbaine. De 100 à 200 espaces supplémentaires dessinent une France locale à 1.000 pays. La région, c’est l’échelon du temps long, de la vie de ses habitants, qui peut être défini comme le plus petit espace dans lequel l’ensemble des ressources utiles au développement individuel à l’échelle de la vie se trouve présent.

Le découpage, tel qu’il a été fait, n’est pas parti des besoins des habitants. Pour qu’une région fasse sens, il lui faut aussi des ressources objectives, comme la présence d’une métropole, mais aussi des ressources subjectives, c’est-à-dire une mémoire commune et un projet. Là encore, il y a des aberrations et quelques ensembles cohérents.

Lesquels ?La Corse offre peu de ressources objectives mais une forte ressource subjective. A l’inverse, l’Alsace possède les deux types de ressources, c’est un gâchis de l’avoir mariée à des régions qui vont jusqu’à ­l’Ile-de-France. Contrairement à d’autres confrè­res, je doute aussi de l’intérêt d’une grande Normandie. En revanche, je crois par exemple aux atouts d’une grande Aquitaine­, d’une grande région lyonnaise ou d’un grand Languedoc, tous fondés autour de métropoles fortes.

Quelle place justement pour les métropoles entre local et régional ?Contrairement aux détracteurs de la métropolisation, je suis persuadé que les grandes villes n’assèchent pas les territoires et les plus petites villes qui les entourent, mais, au contraire, ont des effets positifs, ce que j’appelle le partage de la métropolisation. C’est un effet très bien étudié, en particulier sur des villes moyennes aux Pays-Bas, en Belgique, en Allemagne hors des bassins miniers. En Italie, il faut voir comment Pavie ou Novare tirent parti de Milan et de Turin, malgré leur petite taille.

Est-ce le cas en France ?Il y a beaucoup d’exemples. J’ai eu l’occasion récente de constater que l’université d’Albi sert de classe préparatoire aux étudiants toulousains. Les parents trouvent plus sûr de les écarter d’une métropole distrayante et ces plus petites universités ont des atouts particuliers au-delà d’une vie moins chère : les mairies les chouchoutent, leurs bâtiments ou les résidences étudiantes sont mieux soignés que dans les grandes villes.

Les présidents de région devront donc s’appuyer sur leur métropole ?C’est l’intérêt des régions de reconnaître l’autonomie de leurs métropoles. Ce sera le travail­ des présidents de région de mobiliser les acteurs de leur territoire, de révéler leur potentiel de développement. En quoi Bordeaux peut avoir intérêt à travailler avec le Limousin, et vice versa. Il existe dans ce type de territoire des potentiels non exploités que la connexion à une métropole peut révéler.

Que faut-il attendre d’eux ?

Les présidents de région ne disposeront pas de plus d’argent mais ils auront un peu plus de légitimité. Ça va être très intéressant de voir après les élections comment ils se projettent dans la nouvelle organisation des territoires, dans leur nouveau rôle.

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