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Dans les urnes, nos régions ont du talent

Publié le 25 mars 2015

 

 

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Vu de BFM TV, ça peut sembler exotique, mais les véritables gagnants des élections départementales sont bel et bien les mal-nommés autonomistes ou indépendantistes « régionaux ». Difficile de les repérer, dans les décomptes des voix, ils sont tous notés en… « divers ». Voici d’ailleurs une habile manière pour les états-majors parisiens autant médiatiques que politiques de ne pas voir le boomerang arriver.

En Alsace, les autonomistes de Unser Land peuvent sabler le Riesling à la santé de François Valls. Aux cantonales de 2011, ils atteignaient 5%… 6%… Un candidat avait bien été élu à Sarre-Union mais avait démissionné l’année suivante. Depuis, Manuel Hollande a pris le fulgurant diktat de faire disparaître l’Alsace en la fusionnant avec la Lorraine et la Champagne-Ardennes. Les autonomistes (plutôt écolo-centristes) d’Unser Land ont fait toute leur campagne sur le thème « Elsass Frei » (Alsace Libre). Résultat : Ceux-ci atteignent des sommets. Saint-Louis : 24,52%, Wintzenheim : 16,55%, Altkirch : 16,43%. Ingwiller : 13,51% et ailleurs. Modestes éminences à l’image de l’Alsace bossue mais suffisamment hauts et inattendus pour faire disparaître le PS de tous les cantons alsaciens sauf Strasbourg. Il ne reste plus à Solferino qu’à envoyer Jacques Attali à ces pécores d’alsaciens pour leur expliquer les principes de l’homme indifférencié déménageable à l’infini.

En Bretagne, les résultats sont moins spectaculaires mais posent tout de même question. L’illustration la plus flagrante vient du Finistère : le leader des Bonnets Rouges, l’autonomiste Christian Troadec en binôme avec la déléguée CGT de Tilly-Sabco Corinne Nicole fait 35,56% dans son vaste canton du centre-ouest Bretagne. Le PS est laminé comme une couenne de porc et arrive en quatrième position. Le FN est cinquième. La plus grande gueule du Finistère (qui fait face à une sévère concurrence dans le domaine) sera assurément réélu, tout comme son compère Christian Derrien dans le canton voisin de Gourin. Notons que quelques jours avant les élections la FDSEA 29 avait fait paraître un bilan de congrès aux accents autonomistes fustigeant le jacobinisme et demandant « le droit de décider au pays ».

Mais le succès annoncés du finistérien n’est pas, contrairement aux autre scrutins, le seul fait d’arme du mouvement nationaliste breton cette année. En banlieue de Rennes, un jeune conseiller municipal indépendantiste avec la ferme ambition d’emmerder le PS, fait 16,66% pour sa première candidature à une cantonale. A Quimper, un kabyle armoricain et sa binôme frôle les 10%, etc… Même si des candidats nationalistes bien implantés font régulièrement de bons scores, l’ampleur des résultats à deux chiffres est une première. Effet bonnets rouges ? Il faut se rappeler qu’en Bretagne, tout accès de fièvre sociale prend souvent sa source dans le comburant identitaire. Et pour la première fois, des candidats de la très sage Union Démocratique Bretonne (UDB), formation autonomiste très liée au PS, multiplient les non-consignes de vote pour le second tour, c’est à dire la fin de l’appel automatique à voter-pour-le-candidat-de-gauche-le-mieux-placé. Inédite rébellion ! Ironie d’un soir d’élection, les seuls candidats de l’UDB ayant des chances de l’emporter au second tour sont en binôme avec… des socialistes locaux. Les régionales arrivant, le PS a tout lieu de s’inquiéter d’une possible liste autonomistes/indépendantistes unique avec Troadec en chef de ligne. Auquel cas, l’actuel ministre des armées Le Drian serait assuré de perdre le conseil régional.

Au Pays basque, les nationalistes (« abertzaleak » en basque) rassemblés sous l’étiquette Euskal Herria Bai (Pays Basque oui) affichaient un programme très simple : « il faut une institution Pays Basque !». Rappelons que lors des préliminaires à la loi de réforme territoriale, Marylise Lebranchu avait émis l’idée d’une collectivité territoriale basque, sitôt démentie par Manuel Valls alors ministre de l’intérieur.

Aujourd’hui, EH Bai est présent au second tour dans cinq cantons de ce minuscule territoire représentant la moitié des Pyrénées-Atlantique et sont devenus la troisième force politique du pays basque (après l’UMP et les centristes) avec 16% des voix au total.

Résultat : comme dans le centre-Finistère breton, tout le spectre de la gauche est pris par les nationalistes et le PS est relégué dans les « zuloak » (trous), sympathiques grottes qui couvrent la montagne basque.

En Corse, les nationalistes, toujours pleins de pudeur, avaient cherché à brouiller les pistes en multipliant les noms cache-cache : « Spiranza Nova » dans l’extrème-sud, « A Stradda nova pà L’Avvena » à Bavella, etc… Affiches en corse. « I candidati naziunalisti » en bas à droite, l’électeur savait qu’il votait pour un nationaliste, mais de quelle tendance ? Les résultats claquent comme un pain de plastic au pied d’une perception : 22,62% à Corte pour le candidat Corsica Libera là où le centre-gauche Pierre Ghionga arrive en tête, même si on se demande bien ce qui différencie l’ancien PRG des nationalistes au regard de son discours à l’assemblée de Corse.

Ailleurs, le très indépendantiste docteur Eric Simoni à Bastia fait presque 15%. Dans le canton « Grand Sud », les deux candidats nationalistes rivaux totalisent plus de 21%. Au final les rusés « Femu a Corsica » du jeune maire nationaliste de Bastia Gilles Siméoni sont en mesure de rafler 2 cantons dans le secteur bastiais. Premiers pas pour la constitution d’un solide fief ?

À quelques mois des territoriales, ça ne semble affoler personne à Paris. Pourtant, les discussions à l’assemblée de Corse ont été très « clivants », les thèmes des nationalistes comme le statut de résident et la co-officialisation de la langue corse ayant été porté par de surprenants « corsistes » (membres de partis français non-nationalistes).

En fin de compte, avec la disparition du FLNC, le « problème corse » quitte la rubrique « justice » mais risque bien de revenir par la rubrique « politique ». En Bretagne, l’essoufflement du mouvement des Bonnets Rouges a fait disparaître la péninsule des écrans télés mais les problèmes identitaires, sociaux (agro-alimentaires) et territoriaux (la réunification de la Bretagne notamment) accentués par une réforme territoriale ratée risquent de constituer un problème politique majeure élection après élection. Même constat au Pays basque. Et ce problème à venir vaudra pour l’ensemble des composantes de la classe politique hexagonale, car les « nationalistes régionaux » mordent sur tous les électorats.

*Photo : SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA

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