Le 16.8.2011, les DNA nous livraient cette manchette en gros caractères : « Alors qu’en Alsace l’Education nationale semble toujours réticente à promouvoir l’allemand en tant que 1ère langue vivante, plusieurs cantons dont celui de Bâle-Ville n’hésitent pas à imposer le français à l’école pour faciliter les échanges avec leurs voisins ».

Si la France était un pays « normal », cette annonce suisse devrait être perçue comme une bonne chose. Mieux, il faudrait même s’en réjouir. Mais voilà, justement la France n’est pas un pays « normal » comme les autres. Son exclusivisme institutionnalisé du français, son chauvinisme linguistique, sa fermeture obsessionnelle à la diversité et aux autres langues et cultures en font un pays entièrement à part.

C’est pourquoi, face aux crispations linguistiques de Marianne et à ses réticences teigneuses à enseigner l’allemand chez nous (condamnant les Alsaciens à l’enfermement monolingue francophone), il est fort à craindre que cette décision suisse, loin de contribuer à « ramollir » l’intransigeance linguistique française, ne fera en définitive que renforcer le monolinguisme français chez nous. L’apprentissage imposé du français en Suisse dans les cantons limitrophes de l’Alsace, dans la pratique, va servir à conforter l’intolérance linguistique d’essence francophone chez nous. En effet, à ceux qui, en Alsace, réclament l’enseignement de l’allemand pour favoriser la nécessaire communication entre les populations des deux rives du Rhin, nos monolingues francophones « über alles » pourront maintenant répondre : « Ce n’est plus la peine d’apprendre l’allemand puisque nos voisins suisses parlent à présent le français »! Ainsi, cette décision suisse aura pour conséquence directe de priver les Alsaciens d’un argument fort en faveur du bilinguisme tout en confortant les monolingues français rétifs à la langue de Goethe dans leur position en les dispensant de facto d’apprendre l’allemand.

S’ils avaient voulu aider à l’instauration du bilinguisme chez nous, plutôt que d’agir unilatéralement, nos amis suisses auraient été plus avisés de négocier préalablement avec Paris la réciprocité concernant l’enseignement de l’allemand en Alsace. Ainsi aurait-on œuvré à une plus grande convivialité des langues sur le Rhin en établissant un équilibre respectueux entre elles. Et si d’aventure nos voisins suisses croient acculer Paris et le rectorat à la réciprocité en pensant les lier moralement par une généreuse « main tendue » au français, ils se fourvoient entièrement. Ils ignorent totalement l’ampleur du dogmatisme et du chauvinisme linguistique qui sévissent en France : la réciprocité, ils pourront l’attendre longtemps encore. Un jacobin ne se laisse pas lier moralement, il est dans une logique de conquête permanente puisque, pour lui, la langue française a une vocation naturelle à l’universalité.

Et pour finir, il faut bien avouer que cette décision suisse va malheureusement dans le sens de la réflexion de la germaniste germanophobe bien connue Yvonne Bollmann qui n’a pas hésité à écrire dans les DNA que, si les patrons allemands ou suisses voulaient embaucher des frontaliers alsaciens, ils « n’avaient qu’à apprendre le français pour communiquer avec eux ». Eh bien, tenons le pari que c’est ce qui va se passer. Il suffit de se rappeler le refus obstiné côté français pour enseigner l’allemand et cela en dépit de la décision allemande, prise il y a quelques années, d’enseigner le français dans les écoles du Bade-Wurtemberg le long du rail rhénan. La réciprocité n’est jamais venue !

A Kehl, 50% des commerçants parlent à présent parfaitement le français.

Le jour suivant, la « Kehler Zeitung » publiait le résultat d’une enquête linguistique sur la pratique du français à Kehl. On apprenait ainsi que dans cette ville allemande, 50% des commerçant parlent à présent parfaitement (« ganz gut ») le français… qui est pourtant là-bas une langue étrangère (30% en ont une connaissance limitée). A Strasbourg, ils ne sont guère plus de 20% à maîtriser l’allemand… qui est pourtant une des expressions de la langue régionale (notre enfermement monolingue est la grande « réussite » de l’EN).

Ceci est à mettre en rapport avec le commentaire plus haut à propos de l’enseignement imposé du français en Suisse (Basel) : chauvinisme linguistique borné d’un côté (français) et ouverture linguistique de l’autre ! Au final, ce sont les chauvins qui l’emporteront toujours car ils ne laissent d’autre choix aux autres que d’apprendre leur langue.

En France, on sait parfaitement comment faire pour assurer la domination du français (l’impérialisme linguistique est une caractéristique de son histoire). La stratégie, bien rodée, est la suivante : on se refuse obstinément à apprendre la langue de l’autre (l’EN y veille), ceci pour l’acculer à l’apprentissage du français… qui, fort du statut de langue commune, se retrouvera ensuite très vite en situation monopolistique.

Monolinguisme pour le « dominant » et bilinguisme pour le « dominé » : so het ‘s angfange bi uns…

B.Wittmann

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