Une chose m’interpelle toujours : nos élus alsaciens sont incapables de formuler une revendication sans faire au préalable acte d’allégeance à Marianne en lui exprimant leur indéfectible amour et leur fierté d’être français. Le message est ainsi contradictoire : on proteste, mais on est content et on en redemande ! Ainsi, le 25 novembre, au sortir du Palais Bourbon, où l’Assemblée venait de voter la liquidation de l’Alsace, entouré de 200 élus alsaciens, Philippe Richert entendait protester devant la presse contre ce nouvel oukase parisien. Mais à l’étonnement de beaucoup, son coup de gueule commença par l’immuable séquence de génuflexion dont il est coutumier. Des trémolos dans la voix, il introduisit sa récrimination par le sempiternel couplet patriotique : « l’Alsace est fière d’appartenir à la France, un grand pays, les Alsaciens aiment la France etc. ». Une nouvelle bouffonnerie qui faisait suite à celle du 11 octobre où, pour clore la grande manifestation qui devait marquer la colère alsacienne, il trouva opportun d’entonner la Marseillaise et de procéder à un lâcher de ballons tricolores. Vous pouvez me frapper encore un peu svp ? A-t-on jamais entendu un élu d’une autre région affirmer qu’il est fier d’être français avant de critiquer Paris ? C’est une exception alsacienne, qui montre bien à quel point les Alsaciens et leurs élus ont peur de leur propre histoire (qu’ils ne connaissent même pas pour la plupart).

Alors se pose la question : comment peut-on ainsi déclarer en boucle sa flamme à la France qui, en retour, n’a cessé de se montrer allergique à la germanité des Alsaciens, qu’elle tient visiblement en mépris.

Ce mépris, elle l’affiche notamment pour notre langue dont on dit pourtant que c’est l’âme d’un peuple. Et derrière la langue qu’elle nous arracha, on trouve le mépris pour nos parents et nos grands-parents. Mépris encore pour notre histoire singulière qui est occultée ou falsifiée pour mieux coller au roman national. En témoigne le dédain affiché pour nos Feldgraue alsaciens de 14-18 dont on ne commémore pas le sacrifice, les cérémonies du 11 Novembre étant réservées aux seuls Poilus français. Mépris encore pour nos grands hommes dès lors qu’ils ont placé leur courage, leur talent ou leur intelligence au service de l’Alsace seule. Mépris toujours pour le peuple alsacien dans son ensemble, le Premier ministre, il y a quelques semaines, allant nier jusqu’à son existence. Pour la France jacobine, le peuple alsacien n’est qu’une fiction et les Alsaciens une simple vue de l’esprit ! Nous voilà réduits au néant, nous n’existons pas. De ce que nous sommes, nos jacobins veulent faire de la fumée.

Mais le coup de grâce est venu cette semaine avec la condamnation de l’Alsace à disparaître de la carte des régions. Les Alsaciens, qui, contrairement aux Français, n’ont pas de carte d’identité pour les relier à leur terre, n’auront dorénavant plus que leur cœur pour la préserver de l’oubli. Mais en dépit de toutes ces infamies, il se trouve encore des Alsaciens assez masochistes pour déclarer leur flamme à Marianne. Là, une séance de divan s’impose d’urgence.

Et pourtant, les Alsaciens ne revendiquaient que le respect, ce respect que la France s’est montrée incapable de leur témoigner, à eux, mais aussi à d’autres peuples sous sa coupe. Je n’en veux que pour exemple le mépris qu’elle témoigna pour le peuple polynésien, viscéralement attaché à sa terre paradisiaque (l’homme appartient à la terre et non l’inverse, pensent les Maohis). Pour satisfaire ses délires nationalistes et ses rêves de grandeur et de prestige, la France le contraignit à supporter sur son sol 193 essais nucléaires. On sait à présent qu’elle a soumis ces populations à des radiations 500 fois plus fortes que la norme admise (v. DNA 25.11.2014). Un crime d’Etat ! Une terrible vérité cachée pendant des décennies sous des amas de mensonges. Aujourd’hui le peuple maohi connaît une explosion de cancers dont on sait qu’ils sont directement liés aux essais. On ne compte plus les cas de cancer de la thyroïde. Certaines de ses îles paradisiaques, comme Mururoa ou Fangataufa, sont polluées à jamais. La France pensait solder les comptes par le versement d’une dotation de 150 millions d’euros annuels… pour compenser le départ des armées (et encore, une grosse partie de cette « manne » ne profite-t-elle qu’à quelques-uns). Rien pour les vies brisées par le cancer, les enfants malformés de Mangareva ou les atolls irrémédiablement foutus ! J’ai moi-même vécu pendant 25 années en Polynésie et j’ai vu nombre de mes amis ou relations frappés subitement par le cancer. Nous ne comprenions pas alors puisque les autorités nous martelaient que la population ne courait aucun risque car la France, mieux que les Américains, maîtrisait parfaitement le nucléaire. Non sans un certain cynisme, notre quotidien local, inféodé au pouvoir colonial, ira même jusqu’à prétendre qu’après le départ de l’Armée de Mururoa, un hôtel style Club Med pourrait être implanté dans l’île qui pourrait recevoir un statut de réserve naturelle. Un hôtel à Mururoa !! Mais la ritournelle des cancers a continué. A Paris, un hôtel entier est réservé aux cancéreux polynésiens qui viennent se faire traiter en France. A mon tour, je suis à présent touché par ce mal et je ne peux m’empêcher de m’interroger.

Alors qu’on ne me demande plus jamais de crier « Vive la France » ou de chanter la Marseillaise ! D’ailleurs, quand je vivais en Polynésie, je trouvais toujours ridicule cette Marseillaise que les écoliers des atolls éloignés étaient contraints de chanter pour l’accueil des officiels : « …qu’un sang impur abreuve nos sillons ». Allez donc tracer des sillons sur un atoll corallien !

Non, le pays de mon cœur, celui qui n’aura bientôt plus de contour géographique par la volonté hégémonique du dominant, c’est l’Alsace et l’Alsace seule ! Et pour les élections à venir, mon vote ne se portera que sur un parti ayant son siège en Alsace ! Depuis le vote scélérat du 25 novembre, celui où l’Assemblée décida de l’effacement de notre Heimet, comme beaucoup d’autres, je suis entré en résistance.

Bernard Wittmann

[1] Durant les essais, la population civile y était parquée dans de simples hangars couverts de tôles, alors que les officiers de l’armée étaient mis à l’abri dans des bunkers en béton armé.

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