A Colmar, l’Unterer Traenkweg, un chemin perpendiculaire à la route de Rouffach au sud de la ville, à la limite de l’agglomération et des champs, est débaptisé et s’appellera désormais la rue Michel de Montaigne. Ainsi l’a voulu l’adjoint au maire de Colmar -et grand fan du président de la République- Yves Hemedinger, qui a réussi à faire voter cette décision par le conseil de la ville le 21 décembre, au motif, entre autres, que les livreurs (des incultes, sans doute ?) ne sauraient pas prononcer le nom d’origine.

Les riverains, consultés, avaient massivement choisi de garder le nom d’origine, qui rappelle que pendant des siècles les troupeaux de bétail des Colmariens venaient s’abreuver ici, le long des cours d’eau. D’un trait de plume, le conseil efface la langue et l’histoire du lieu, de la ville et de la province, en ignorant l’opinion des habitants. Même si la mention «anciennement Unterer Traenkweg » figure au bas de la nouvelle plaque, il n’y a aucune garantie que l’ancien nom soit utilisé par les nouveaux habitants du futur lotissement.

En Alsace, depuis quelques décennies on débaptise régulièrement les noms de lieux germaniques pour les remplacer par de nouveaux, d’une banalité affligeante : rues à noms d’oiseaux, ou d’écrivains sans liens avec l’histoire locale, comme ici à Colmar. A Breitenbach dans le val de Villé, un ancien maire avait débaptisé dans les années 80 le Kriegersmatt en rue des Vosges. Lui aussi, comme M. Hémedinger, avait des comptes à régler avec la langue allemande.

Ce phénomène rampant, insidieux, ce grignotage de notre patrimoine est à l’œuvre presque tous les jours, car les conseils des quelque 800 communes d’Alsace ont tout pouvoir pour dénommer, débaptiser ou rebaptiser à leur guise les rues, places, lieux-dits cadastraux et autres toponymes présents sur leurs bans communaux. Dans les années 60 à Strasbourg, Pierre Pflimlin avait francisé le terrain Hohenstein en Hautepierre afin de le viabiliser, encore dans ce cas la traduction est fidèle et permet de retrouver l’ancien toponyme (un nom de famille seigneurial) ce qui n’est pas le cas à Colmar.

Le phénomène de francisation des lieux-dits touche particulièrement les bordures d’agglomérations, à la limite des champs, là où des lotissements nouveaux sont programmés. Les nouveaux habitants, qui ne sont en général pas issus du quartier, n’en connaissent pas l’histoire et accepteront plus facilement la nouvelle dénomination. Autour de Strasbourg des dizaines de toponymes ont disparu dans la seconde moitié du siècle dernier, victimes souvent de la germanophobie, ou de l’ignorance des élus et des promoteurs immobiliers.

C’est un pouvoir municipal dont certains maires ou conseils abusent parfois de cette manière, en effaçant des pans de la langue et de l’histoire, et contre lequel il faut lutter, ce qui n’est pas facile. Si l’Alsace disposait d’un conseil à pouvoir législatif, qui puisse interdire ce massacre de la toponymie, afin que nous puissions mémoriser la petite histoire de ceux qui nous ont précédé.

Fränzi Waag

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