Les DNA du 19 septembre rapportaient la proposition faite par le conseiller municipal Robert GROSSMANN au Maire de Strasbourg en faveur d’une stèle rappelant que c’est à Strasbourg qu’a été prononcé le premier texte en langue française, le 16 des calendes de mars 842 (14 février 842).

J’aimerais élargir la focale. Sans doute les « Serments de Strasbourg » constituent-ils le premier texte en français, sous sa forme «lingua romana rustica», mais il est en même temps un exte en allemand, sous sa forme francique/fränkisch*. Il s’agit donc d’un premier document bilingue. C’est sous cet angle qu’il a une valeur fondatrice et c’est cela qu’il faut commémorer.

A l’emplacement de la Plaine des Bouchers à la Meinau, les deux petits-fils de Charlemagne/ Karl der Grosse, Charles le Chauve/Karl der Kahle et Ludwig der Deutsche/ Louis le Germanique, ont en effet tenu un discours croisé, chacun s’adressant à l’armée de l’autre. Charles le Chauve utilise le tudesque (« in godes minna… »), pour s’adresser aux soldats de Louis-le-Germanique, lesquels ne parlaient et ne comprenaient que l’allemand; Louis le Germanique s’exprime en roman (« pro deo amor… ») pour se faire comprendre par l’armée de son frère.

La maîtrise de deux langues est alors le privilège de l’élite et du pouvoir : la soldatesque, comme le peuple, est au contraire monolingue.

La réalité contemporaine pourrait être plus démocratique, surtout s’agissant des générations de l’après-guerre si en Alsace le français s’était AJOUTE à la langue parlée par la majorité des enfants :le dialecte alsacien, véritable « Sprungbrett / tremplin » naturel vers le Hochdeutsch, et avait produit naturellement des bilingues à tous les niveaux de l’échelle sociale.

Du fait de l’interdiction du dialecte à l’école dite « maternelle » (et du Hochdeutsch à l’école primaire), les nouvelles générations ont perdu le lien avec la composante standard de notre langue régionale. Ce à quoi remédie l’enseignement bilingue paritaire ou immersif, malheureusement accessible pour l’instant seulement à une minorité des enfants de l’Académie de Strasbourg : ceux qui ont la chance de vivre dans le périmètre d’un site bilingue, public ou associatif, obtenu par les familles quand elles sont soutenues par leurs élus, ou ceux qui répondent aux critères ultérieurs de recrutement ou de sélection à l’entrée des écoles internationales ou européennes.

Le déclin économique (en clair : le chômage !) qui frappe depuis plusieurs années notre région est en partie dû au déclin de la maîtrise de la langue allemande sous ses 2 formes. Et ce n’est pas une stèle en l’honneur d’UNE langue qui va nous faire progresser : en Alsace il nous faut les deux !

D’accord avec la proposition de l’élu strasbourgeois. Elevons une stèle rappelant les « Serments de Strasbourg ». Mais faisons- en également un symbole d’avenir, fixant l’objectif à atteindre, et vite : la généralisation de la double compétence linguistique et de la double culture, atouts sans lesquels la richesse et le rayonnement de l’Alsace ne seront bientôt plus qu’un souvenir.

* Rappelons que Karl der Grosse parlait Fränkisch (ou « Platt »), il disait : »Mei Päärd »…. (et était donc l’ancêtre de ceux que les Alsaciens appellent les « Bääckser ») car en francique la 2ème mutation consonantique qui s’est opérée pour l’alémanique n’a pas eu lieu : « Pàrrer » ne devient pas « Pfàrrer », »Pund » ne devient pas « Pfund », »sharp » ne devient pas « scharf ». Tout comme en anglais d’ailleurs , autre langue germanique….

Andrée Munchenbach,
présidente d’Unser Land, le parti alsacien.

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