Après avoir sécularisé – pour soi-disant sécuriser – le marché de Noël et fait disparaître les références chrétiennes et alémaniques du Christkindelsmärik cet hiver, voilà que la Ville de Strasbourg récidive et s’en prend au carnaval. Objectif affiché : rompre avec la tradition rhénane. Pour mieux se couler dans le moule d’une ville française ordinaire ?

 

Fini les chars, œuvres collectives éphémères du monde associatif, fini les cliques avec leurs sorcières et leurs monstres lâchés dans les premiers rangs de spectateurs, fini les messages satiriques décochés aux politiques locaux ou nationaux. Place au spectacle de rue, certes techniquement et esthétiquement admirable, mais sans rapport ni avec le calendrier ni avec le lieu. Encore un repère que l’on tente de gommer dans la mémoire collective !

 

Vedettes des fêtes de l’été, les arts de la rue, transposables dans toutes les villes de France, de Navarre et même du monde entier peuvent à tout moment de l’année réjouir les foules. Mais en cette veille de Carême leurs commanditaires se sont trompés de rendez-vous. Imaginerait-on voir des Bidulos et autres drôles de machines se substituer aux masques du Carnaval de Venise ou de Vienne, aux lanternes du Morgenstreich de Bâle, aux écoles de samba de Rio, aux chars de Hoerdt ou du Bouc Bleu ?

 

Le « concept » que tente d’imposer l’adjoint de Strasbourg chargé des animations vise à réduire le carnaval à « quelque chose tourné vers les enfants » (DNA 27-02-17) mais surtout détourné de la tradition populaire. Les enfants sont ciblés, car est à l’oeuvre une idéologie qui veut éduquer, ré-éduquer, formater, selon un modèle universaliste, coupé des transmissions naturelles. A moins que l’infantilisation et l’amusement gratuit soient des objectifs en soi et que l’on veuille dénaturer et vider la tradition du carnaval de son sens premier : la mise en scène grotesque du pouvoir. En effet l’actualité politique française ou régionale offre au quotidien le spectacle d’un Narrenschiff, d’une neffe des fous en perdition et nos édiles peuvent appréhender d’être brocardés comme jamais.

 

Quelles que soient les motivations, force est de constater que Strasbourg renie de plus en plus ouvertement ses racines. Le centre de l’Eurométropole la joue véritablement « Steckeleburjer » et prend de haut le reste de l’Alsace et plus largement le monde rhénan. Il suffit de se souvenir de la légèreté à la limite de la discourtoisie avec laquelle le maire a accueilli les représentants de la Ville de Zurich venus en costume d’époque commémorer la Hirsenbreifahrt de 1456 début juillet. Pourtant respecter et cultiver les traditions n’est pas un frein à la prospérité économique : le Morgenstreich et les festivités qu’il introduit, selon des rites transmis depuis des siècles, se déroulent dans les rues d’une des premières puissances économiques mondiales.

 

Quand nos pseudo élites comprendront-elles que nos enfants ont besoin de racines pour avoir des ailes ?

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