NOÉMIE ROUSSEAU (CORRESPONDANTE À STRASBOURG) 19 MARS 2015

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En Alsace, le 2 mars, Daniel Loewert 56 ans, et Sandrine Diemunsch, 32 ans, , candidats Unser Land dans le canton d’Ensisheim. (Photo Pascal Bastien)

REPORTAGE Unser Land, le parti régionaliste qui se démarque de l’extrême droite, présente 42 candidats dans l’Est, où il se revendique comme la troisième force politique.
«L’Alsace ronronnante s’est réveillée.» Comme eux. Lionel Egloff et Caroline Anquez, la petite trentaine, sont candidats dans le canton de Guebwiller avec l’étiquette Unser Land, le parti autonomiste alsacien. Eux ont toujours voté de manière sporadique. Sarkozy, en général. Et en dehors des présidentielles, le chemin des urnes, ils ne connaissaient pas vraiment. Mais quelque chose est arrivé. Ce quelque chose s’appelle l’Alca, la nouvelle mégarégion Alsace-Lorraine-Champagne-Ardenne.

Unser Land, parti regional
Durant l’été, ils avaient suivi de loin les débats sur la réforme territoriale. «Philippe Richert [le président UMP de la région, ndlr] en parlait comme d’un fantasme. La mayonnaise a commencé à prendre quand ils ont ajouté la Champagne-Ardenne», se souviennent-ils. A l’automne, c’est leur première manif. Puis les écharpes tricolores ont déserté à mesure que la nébuleuse identitaire infiltrait le mouvement. Voilà plusieurs mois que les cortèges ne sont plus que rot un wiss («rouge et blanc»), les couleurs du drapeau alsacien. La fusion des régions, Lionel Egloff et Caroline Anquez en gardent une rancœur vis-à-vis des élus locaux qui ont «trahi». Des rassemblements ont régulièrement lieu contre, on scande «Non à l’annexion», «Elsass frei». Un collectif d’artistes a même pondu une chanson et un clip sur le mode des Enfoirés : «On m’a alsassinée.» Et le 10 janvier, alors que la France est en deuil, une centaine d’irréductibles partent d’Allemagne pour manifester sur le pont de l’Europe.

Lionel Egloff, infirmier, et Caroline Anquez, employée de banque, candidats dans le canton de Guebwiller. Photo Pascal Bastien

Lionel Egloff, infirmier, et Caroline Anquez, employée de banque, candidats dans le canton de Guebwiller. Photo Pascal Bastien

Progressivement, Unser Land a pris la tête des cortèges. En janvier, le parti qui a vu ses effectifs doubler et qui compte 450 adhérents lance un appel pour recruter des candidats aux départementales. Pour Lionel Egloff et Caroline Anquez, c’est «par devoir». «C’est bien d’aller remuer des drapeaux dans la rue, mais on voulait concrétiser l’élan. C’est sûrement notre dernière chance d’agir pour l’Alsace», commente Lionel, infirmier. Il n’a pas digéré l’abandon de l’écotaxe par le gouvernement, alors que des milliers de camions étrangers traversent chaque jour l’Alsace pour échapper à la taxe outre-Rhin. Son binôme est employée de banque. Ils se connaissent bien : ils sont divorcés, ont un enfant. Après une journée de formation dispensée par le parti, les voilà en campagne. Sur le terrain, beaucoup de «pédagogie». Déjà, expliquer qu’ils visent les sièges d’une collectivité dont ils souhaitent la disparition au profit du conseil unique d’Alsace – ce projet rejeté par les Alsaciens lors du référendum d’avril 2013. Les candidats doivent aussi dissiper toute confusion : Unser Land n’est pas Alsace d’abord, un microparti d’extrême droite qui a longtemps eu le monopole du régionalisme. Ce dernier ne présente qu’un candidat, son cofondateur Jacques Cordonnier, contre 34 en 2004. «L’Alsace est une terre de mélange, c’est un carrefour. L’Alsacien de souche n’existe pas», balaie Lionel.

«Choléra». Les deux novices martèlent qu’ils font partie des «vrais gens», «sincères», «avec un métier», qui ne cherchent «ni un poste ni une indemnité». «C’est porteur dans ce climat de défiance vis-à-vis du politique», reconnaissent-ils, confiant à demi-mot lorgner une partie du «vote sanction» qui tombe habituellement dans l’escarcelle du FN. Dans son dernier communiqué, Unser Land se définit comme «une alternative à la peste jacobine et au choléra centraliste portés par les partis parisiens UMP, PS, FN, Front de gauche et autres…». Le vote frontiste est un «non-sens» pour Jean-Georges Trouillet, porte-parole d’Unser Land : «Le FN est ultra-jacobin, nationaliste, contre l’Europe. Il souhaite fermer les frontières, ce serait catastrophique !»

Unser Land est présent dans 22 cantons sur les 40 que compte l’Alsace et se revendique, avec ses 42 candidats, comme «la troisième force politique d’Alsace». C’est moins que le FN et l’UMP, mais plus que les socialistes (39 candidats). «Cela peut se jouer à pas grand-chose d’être au second tour et, face à l’UMP ou au PS, on peut gagner. On va mesurer l’attachement des électeurs à l’Alsace, nos scores seront observés, commentés à Paris», estime Trouillet, candidat dans le canton de Wintzenheim, où sont en lice des binômes divers droite, Modem et FN. Personne à gauche. Créer la surprise, Unser Land y est déjà parvenu, aux cantonales de 2011 à Sarre-Union. Visiblement à la surprise du candidat lui-même, David Heckel, un illustre inconnu qui a démissionné un an après son élection. Il y retourne quand même cette année, en tant que suppléant. «Unser Land, c’est le capitalisme rhénan humaniste, un centrisme tendance Modem», tente Trouillet. Le parti séduit aussi des déçus du PS, comme Alexis Hottler, 23 ans, candidat dans le canton de Kingersheim. Lui y voit plutôt «un parti de centre gauche».

«Fétiches». La présidente d’Unser Land, Andrée Munchenbach, a commencé chez les Verts. Puis elle a été élue conseillère générale sans étiquette sur le canton de Schiltigheim, est passée au Modem, revenue chez les Verts. Aujourd’hui, elle siège avec la majorité municipale UDI à Schiltigheim et porte les couleurs d’Unser Land dans ce canton aux départementales.

Europe Ecologie-les Verts (EE-LV) avait conclu une alliance avec Unser Land lors des régionales 2010. Elle a volé en éclats avant même le premier tour. «On a toujours été conscient que c’était une organisation ambivalente, à la fois démocratique, proeuropéenne, mais avec un côté nationalisme régional, attaché à des fétiches incompréhensibles et qui a un goût un peu rance», explique Jacques Fernique, secrétaire régional EE-LV.

Première «alerte» : Unser Land annonce en 2010 que sa priorité sera de démonter le monument à la gloire du maréchal Turenne à Turckheim (qui a massacré la population alsacienne pour le compte de Louis XIV en 1675). «Puis, suite à la commémoration de la libération de la poche de Colmar [février 1945], ils ont publié un communiqué stupéfiant d’une page et demie dans lequel ils vilipendaient la présence de drapeaux tricolores, associés selon eux au régime de Vichy. Et pas un mot de critique à l’égard du nazisme !» C’en est trop pour Fernique : «On a rompu et on ne le regrette pas. Leur combat est légitime, mais le régionalisme ne suffit pas à faire un projet politique, ils sont déconnectés, confondent folklore et politique. Quand il aurait fallu être bon, au moment du conseil unique, ils ne l’ont pas été !»

«Utopie». Unser Land veut rattraper le coup, avec des pétitions. Si 10% des inscrits sur les listes électorales signent (130 000 personnes), le conseil régional sera tenu de débattre sur l’opportunité d’un nouveau référendum. Une consultation visant à ressusciter le conseil unique d’Alsace et revenir sur la fusion des régions. Enfin, si le conseil régional délibère en ce sens… «C’est pas gagné», soupire Lionel. A ses côtés, Caroline est convaincue que «sans existence administrative, l’Alsace n’existe pas». Elle redoute des baisses de financement du bilinguisme. Un dialecte si peu parlé, mais dont tout le monde cause désormais. Grâce à lui, le chômage baisserait. Avec des cursus bilingues, de la maternelle à l’université, tout le monde pourrait trouver du travail dans le Bade-Wurtemberg, le land allemand voisin où le taux de chômage est à 4%. Caroline comprend un peu l’alsacien, Lionel le baragouine. Ils en sont désolés. La faute à la France. C’est le même refrain dans toutes les familles : «Après-guerre, mon père recevait des coups de règle sur les doigts s’il parlait en alsacien à l’école. Du coup, il n’y a pas eu de transmission», raconte Lionel. Pour le binôme, «l’histoire se répète» : «Paris bafoue notre identité et la démocratie en nous imposant une décision unilatérale et arbitraire. De toute façon, les Français nous ont toujours opprimés. Les Allemands nous faisaient davantage confiance.» Unser Land a adressé en août une lettre ouverte au président de l’Allemagne, Joachim Gauck, lors de sa venue pour le centenaire de la Grande Guerre : «Ne nous laissez pas mourir […]. Nous attendons de vous que vous interveniez pour protéger l’Alsace.» «Il est inimaginable que l’Allemagne ouvre un contentieux avec la France. Il y a un déni de réalité qui n’offre aucune perspective à long terme», souffle le politologue Richard Kleinschmager.

Territoire allemand après 1871, l’Alsace avait son Landtag («Parlement»). Un épisode que les candidats aiment convoquer, oubliant que si les membres de cette assemblée étaient élus au suffrage direct, son président était nommé par l’Empereur. «L’autonomie n’a jamais vraiment existé, l’annexion est présentée de manière idyllique, mais c’est une utopie», précise Kleinschmager. Caroline poursuit son récit, en vient à la «purification ethnique» de l’entre-deux-guerres, les «centaines de milliers d’Alsaciens expulsés» par les Français, sa grand-mère évacuée dans un «train à bestiaux», l’oncle incorporé de force ensuite. «C’est une histoire de l’Alsace qui se construit de manière négative, une vision qui permet d’expliquer que cette région souffre. Les Bretons ont un régionalisme plus enlevé, alors qu’ici, il y a un culte de l’état victimaire, on a été trahi par les uns et les autres», analyse le politologue.

Cette histoire-là, le binôme l’a découverte récemment, sur le Web, à travers les vidéos de l’historien autonomiste Bernard Wittmann. «Ce n’est pas enseigné à l’école, c’est tu.» Comme leur contestation. La preuve, «TF1 n’y a consacré que dix secondes en fin de journal, ils veulent nous faire taire».

Encarté de la première heure, Daniel Loewert, 56 ans, est venu parler élections mais a tout de même amené une frise chronologique pour appuyer son propos. Candidat dans le canton voisin d’Ensisheim et conseiller municipal à Rouffach, il s’insurge au-dessus de son plat de fleischnaka contre «une France qui a abandonné l’Alsace en 1870, en 1940 et qui ne respecte pas ses minorités aujourd’hui». Son binôme, Sandrine Diemunsch, 32 ans, approuve. Novice en politique, elle jouit d’une certaine popularité en tant que membre actif des Alsaciennes unies, ces femmes qui arborent leur coiffe traditionnelle au quotidien en signe de résistance. Mais, déjà, Daniel se reprend, il ne voudrait pas avoir l’air passéiste, être traité par «la France de l’intérieur» de «boche» ou de «nazi». Il insiste : «On est tournés vers l’avenir.»

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