A travers le referendum du 7 avril prochain, le peuple alsacien, appelé à se prononcer sur le projet de Conseil d’Alsace, décidera de la direction qu’il veut donner à son avenir. On ne peut que féliciter ceux qui ont eu le courage d’une initiative qui va dans le sens de l’Histoire.

Les incidences économiques et sociales de ce projet, porté dans le cadre des lois de la République, seront forcément positives. La question de la localisation des nouvelles structures est un débat annexe. Les vrais enjeux sont d’ordre politique et culturel.

Il s’agit de savoir si l’Alsace va choisir d’affirmer son identité propre, son histoire et son destin européen.

L’Alsace est une province frontière au destin singulier.  Elle participe à deux cultures qui, malgré leurs divergences, ont un socle commun. Celui-ci remonte à l’ancien Empire d’Occident, celui de Charlemagne, dont les trois petits-fils se sont partagé l’héritage. L’un d’eux, Lothaire,  reçut les terres du milieu, la Lotharingie, dont le Rhin fut l’épine dorsale. A travers l’histoire ces terres (le « corridor » de Germain Muller) seront considérées comme un butin de guerre que l’on cherchera à s’arracher de part et d’autre, leur vocation sera  néanmoins d’être un espace médiateur, un espace culturel transnational.

Un corridor culturel

L’Alsace est riche de passeurs de culture. Otfried von Weissenburg au IXème siècle écrit le Liber evangeliorum, le plus important ouvrage en Althochdeutsch. Gottfried von Strasbourg, poète épique de la fin du XII. Siècle, traduit Tristan et Yseult, ce qui en fait un des premiers médiateurs culturels. Sebastian Brant écrit en langue alsacienne son célèbre Narrenschiff, publié à la fin du XVème siècle à Bâle.

Rappelons-nous que Goethe fut étudiant à l’Université de Strasbourg, qui restera d’ailleurs une université de langue allemande jusqu’en 1918. Plus récemment, René Schickelé, « citoyen français und deutscher Dichter »(1883-1940), né à Oberehnheim – Obernai, auteur de la monumentale trilogie Das Erbe am Rhein, écrivait dans ses deux langues, allemand et français, comme André Weckmann, récemment disparu, qui composait également en elsässerditsch ainsi que Claude Vigée.

Il faudrait aussi  se rappeler ce qu’écrivait en 1866 dans le « Volksfreund »,  après plus de trois siècles de présence française, Monseigneur Raess, ancien évêque de Strasbourg. « Notre langue maternelle c’est l’allemand; nos mœurs, nos coutumes sont allemandes. Un peu plus de fierté, chers compatriotes !». Ce qui n’empêcha pas ce même Mgr Raess, quatre ans plus tard, lorsque l’Alsace fut annexée par l’Allemagne, de continuer à faire enseigner le français dans ses séminaires. C’était un authentique Alsacien, un patriote de chez nous

Réclamer pour l’Alsace le droit à son identité propre, ce n’est pas remettre en cause son appartenance à la France, ni renier ce qu’elle lui doit. N’en déplaise aux matamores du super-patriotisme, ceux-là mêmes qui hurlent au spectre de l’autonomisme et à l’éclatement de la République, on peut être Alsacien, Breton ou Corse et Français, comme on est Bavarois et Allemand, Québecois et Canadien ou encore Valdôtain et Italien… On peut être à la fois Alsacien, Français et Européen et citoyen du monde, comme deux de nos Prix Nobel alsaciens, tous bilingues: Alfred Kastler et Albert Schweitzer ! Il faut en finir avec les complexes et je ne sais quelle culpabilité. Kopf hoch! Osons affirmer, comme les Luxembourgeois: Mir wëlle bleiwe wat mir sinn.

L’Alsace, un pont pour l’Europe!

La France a choisi l’Europe: cela implique des abandons de souveraineté, des renoncements. Le principe de la République une et indivisible ne peut plus être la référence absolue et intouchable, alors que tous les gouvernants réclament « plus d’Europe ». Il fait fi du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, droit que la France a reconnu, d’abord au Traité de Versailles en 1919, puis, récemment, en réclamant son application à d’autres pays, que ce soit le Monténégro, les pays de l’ancienne Union soviétique, le Tibet et le Québec. Et pourquoi pas chez elle ?  C’est bien un Français appelé de Gaulle qui a lancé le cri célèbre :   «Vive le Québec libre ! ».

Si l’on veut une Europe intégrée et non pas une simple juxtaposition des nationalités, source de chamailleries, comme l’Angleterre nous en donne le triste exemple, cela suppose une revalorisation du rôle des pays de marches, des régions de transition participant à deux cultures. Et l’Alsace en est une par excellence.

Cela explique que Winston Churchill a choisi en 1949 Strasbourg pour y prononcer son célèbre discours dans lequel il proposait de jeter les bases d’une Europe nouvelle. Ce sont deux Rhénans, Robert Schuman et Konrad Adenauer, qui en ont été les pionniers.

Si l’Alsace veut être médiateur, comme elle en a la vocation historique, elle doit se doter des structures adéquates, devenir un lieu d’accueil européen.  N’est-ce pas parce que cela a fait défaut, parce qu’on a refusé de faire l’effort nécessaire, que les institutions européennes ont « émigré » à Bruxelles ?

Les Etats-Unis d’Amérique se sont organisés autour d’un centre fédérateur, le District de Columbia. En Europe, n »est-ce pas l’Alsace qui pourrait jouer ce rôle essentiel? La condition première, le préalable évident, c’est que l’Alsace reste ou redevienne bilingue. On ne peut être médiateur sans être bilingue. Le bilinguisme est une nécessité vitale en Alsace.

Et puisque nous sommes actuellement aussi à l’heure de l’écologie, puisqu’il s’agit de protéger les espèces menacées, étendons la notion de biodiversité à l’humain et au culturel. Un Alsacien parlant l’alsacien et quittant l’école en étant correctement bilingue, n’est-ce pas aussi, et déjà, une « espèce en voie de disparition » ?

Il est encore temps de réagir Quand on aime l’Alsace, on l’accepte avec tout son passé, on défend son statut local et on dit oui à ses possibilités d’avenir.. C’est pourquoi il faut voter OUI au referendum du 7 avril. Un peu de fierté et d’audace, chers compatriotes ! C’est un combat qui vaut la peine d’être mené, même s’il n’est pas sans périls… Mais comme l’écrit le grand Corneille: A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire!

Georges UEBERSCHLAG

Agrégé d’allemand, Professeur émérite des Universités,

Chevalier de l’Ordre National du Mérite et Officier des Palmes académiques.


Réflexions à propos d’un Referendum

Un referendum est un acte important d’exercice de la souveraineté populaire.  Il faut aussi que ce soit un acte éclairé.

Le 7 avril prochain, le peuple alsacien est appelé à décider de la direction qu’il veut donner à son avenir en votant pour le Conseil unique d’Alsace. On ne peut que féliciter ceux qui  en ont pris l’initiative, qui ont eu le courage de la prendre, car elle va dans le sens de l’Histoire.

Je n’entrerai pas dans la discussion des incidences économiques et sociales de ce projet pris dans le cadre des lois de la République. Ses promoteurs en ont largement tenu compte et elles ne peuvent être, me semble-t-il, que positives. La question des compétences de ce futur Conseil unique est bien plus importante que ne le sont les considérations de lieux d’accueil des nouvelles structures ou de carrière politique de telle ou telle personnalité.  Je voudrais plutôt soumettre aux électeurs quelques réflexions d’ordre politique et culturel.

Il s’agit de savoir , en fait,  si l’Alsace va faire un pas de plus pour affirmer son identité propre. Celle-ci n’est ni une invention de supposés ennemis de la Patrie ni un lointain conte de fée. C’est une réalité historique que l’on ne peut pas gommer.

L’Alsace est une province frontière au destin singulier, quoique non unique.  Elle participe à deux cultures qui, malgré leurs divergences, ont un socle commun. Celui-ci remonte à l’ancien Empire d’Occident, celui de Charlemagne, dont les trois fils se sont partagé l’héritage. L’un d’eux,  Lothaire  reçut les terres du milieu, la Lotharingie, dont le Rhin fut et reste l’épine dorsale. Malgré le fait que ces terres seront considérées comme un butin de guerre que l’on cherchera à s’arracher de part et d’autre, leur vocation sera  néanmoins d’être un espace médiateur, un espace culturel transnational. La question dont le peuple alsacien aura à décider le 7 avril s’inscrit dans cette ligne. Elle est donc non seulement politique, mais aussi d’ordre culturel, voire écologique.

Comment, diront certains, vous osez remettre en question l’appartenance de l’Alsace à la France ?  Nous aurons donc chanté et espéré en vain qu’Ils n’auront pas l’Alsace et la Lorraine ? Et de sortir les vieilles lanternes en agitant «  le spectre de l’autonomisme », avec une emphase verbale creuse et des trémolos dans la voix, dans l’ignorance absolue des faits et des réalités historiques dans leur globalité. Comme s’il ne s’agissait que de cela. Comme si on ne pouvait pas être alsacien et français à la fois, comme en Allemagne où l’on peut être bavarois et allemand, prussien et allemand à la fois.

Bien sûr, c’est promis, juré,  « Ils » ne l’auront pas,  l’Alsace et la Lorraine, puisque l’Alsace n’appartient à personne sinon à elle-même. Réclamer pour l’Alsace le droit à son identité propre, ce n’est pas remettre en cause son appartenance à la France ni renier ce qu’elle doit à la France, beaucoup sans doute. Mais il reste toujours des Alsaciens qui se veulent des super-patriotes. Plus français que moi, tu meurs ! Comme s’il fallait laver je ne sais quelle culpabilité, au lieu de dresser fièrement le buste et de dire : Je suis ce que je suis !

Si l’on s’interroge sur les racines du patriotisme en Alsace, on s’aperçoit que l’analyse historique objective en reste probablement encore à faire.

En fait, c’est là un problème qui me semble dépassé, maintenant que nous sommes à l’heure de l’Europe. La France a choisi l’Europe, et cela implique des abandons de souveraineté, des renoncements. Le principe de la République une et indivisible ne peut plus être la référence absolue et intouchable. Il deviendra de plus en plus obsolète, alors que tous les gouvernants réclament « plus d’Europe ». En outre, il fait fi du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Droit que la France a reconnu, d’abord au Traité de Versailles en 1919, puis, plus récemment encore, en réclamant son application à d’autres pays, que ce soit le Monténégro, les pays de l’ancienne Union soviétique, le Tibet ou le Québec .Et pourquoi pas chez elle ?  Pourquoi pas ? C’est bien un Français appelé de Gaulle qui a lancé le cri célèbre de «  Vive le Québec libre ! ». Vous vous en souvenez !

Des structures politiques nouvelles se  créent partout, que ce soit sur le plan mondial, européen ou national. On ne peut pas, comme le disait encore le même de Gaulle, se trémousser sur sa chaise comme un cabri en criant l’Europe, l’Europe ! , tout en refusant d’en assumer les conséquences.

Si l’on veut une Europe intégrée et non pas une simple juxtaposition des nationalités, source de chamailleries, comme l’Angleterre nous en donne le triste exemple, cela suppose une revalorisation du rôle des pays de marches, des régions de transition participant à deux cultures. Et l’Alsace en est une par excellence.

Ce n’est pas par hasard que Winston Churchill a choisi, dans les années 1950, la ville de Strasbourg pour y prononcer son célèbre discours dans lequel il proposait de jeter les bases d’une Europe nouvelle. Le choix fut  symbolique, et ce sont deux Rhénans, Robert Schuman et Konrad Adenauer, qui en ont été les pionniers.

Si l’Alsace veut être médiateur, comme elle en a la vocation historique, elle doit se doter des structures adéquates, devenir un lieu d’accueil européen.  N’est-ce pas parce que cela a fait défaut, parce qu’on a refusé de faire l’effort nécessaire, le pas décisif, que les institutions européennes ont « émigré » à Bruxelles ?  Ce fut un beau ratage !

Les Etats-Unis d’Amérique ne se sont pas faits en un seul jour. Les Etats-Unis d’Europe ne se feront pas non plus en un seul jour. Mais en Amérique on a fait un pas de géant le jour où l’on a compris la nécessité d’un centre fédérateur, le District de Columbia. Et quel sera en Europe le futur centre fédérateur ? L’Alsace ne pourrait-elle pas jouer ce rôle essentiel ?

La condition première, le préalable évident, c’est que l’Alsace reste bilingue. On ne peut être médiateur sans être bilingue. Le bilinguisme est une nécessité vitale en Alsace.

Beaucoup de gens comprennent maintenant, parfois d’instinct, combien c’était une erreur de vouloir pour nos familles, pour nos enfants, l’usage exclusif du français, sous prétexte que ce serait plus porteur d’avenir et de chances de réussite dans la vie. » Il est chic de parler français », nous serinait-on il y a plus d’un demi-siècle. Chic, oui. Et alors ?  Aujourd’hui, en ce qui concerne l’emploi et les chances de réussite en Alsace, on parle plutôt d’un déficit d’allemand.  Je n’en citerai comme exemple, et comme preuve,  que cette initiative de quelques communes du Haut-Sundgau, Bendorf, Lucelle, Winkel et Ligsdorf, où l’on a créé une Association pour les classes bilingues. Celle-ci édite un calendrier, le « Schwalmalanascht », où l’on cite chaque jour un proverbe différent, soit en français, en allemand ou en alsacien. On peut, par exemple, lire en date du 4 mars 2012 :  A Volk wu sini Sproch ufget, b’haltet sin Charakter net.

   Ce proverbe alsacien est comme un lointain écho à ce qu’écrivait déjà en 1650, donc deux années après le rattachement de l’Alsace à la France, un auteur alsacien bien méconnu, Johannes Moscherosch :  Wer seine Sprach einer fremden setzt nach,

                                        Über den kommt die Rach’ und fremd Ungemach.

Ceux pour qui le domaine de la littérature alsacienne s’ouvre et se ferme avec Erckmann-Chatrian et Hansi, s’étonneront peut-être d’apprendre que parmi les premiers grands écrivains de langue allemande il y avait nombre d’Alsaciens. Otfried von Weissenburg, auteur d’un Livre des Evangiles , le plus important ouvrage en Althochdeutsch. Gottfried von Strasbourg, poète épique de la fin du XII. Siècle, traducteur du Tristan et Yseult, et donc un des premiers médiateurs culturels. Sebastian Brant et son célèbre Narrenschiff écrit en langue alsacienne et publié à la fin du XV. Siècle à Bâle. Pour n’en citer que ceux-là.

Rappelons-nous aussi que Goethe fut étudiant à l’Université de Strasbourg, qui restera d’ailleurs une université de langue allemande jusqu’en 1918,. L’idylle qu’il vécut avec la fille du pasteur de Sesenheim, lui inspira son fameux poème Heidenröslein.

Ou, si l’on veut des exemples plus récents, songeons à des écrivains comme René Schickelé, né à Oberehnheim – Obernai, auteur de la monumentale trilogie Das Erbe am Rhein, ou encore au poète Claude Vigée.

Il faudrait aussi  se rappeler ce qu’écrivait en 1866,  après plus de trois siècles de présence française, Monseigneur Raess, ancien évêque de Strasbourg. « Notre langue maternelle, écrit-il dans le « Volksfreund », c’est l’allemand, nos mœurs, nos coutumes sont allemandes. Un peu plus de fierté, chers compatriotes ! «.   Et lorsque quatre ans plus tard, en 1870, l’Alsace sera annexée par l’Allemagne, ce même évêque continuera à faire enseigner le français dans ses séminaires. C’était un vrai, un authentique alsacien qui savait, comme le hérisson, tourner ses piquants du côté d’où venait le danger.

Et puisque nous sommes actuellement aussi à l’heure de l’écologie, puisqu’il s’agit de protéger les « espèces menacées », sachons que l’écologie n’est pas exclusivement verte, qu’elle ne concerne pas seulement la nature, les fleurs, le maïs et le lynx. L’écologie concerne aussi l’humain, l’homme et son droit à garder son authenticité, à refuser les gènes étrangers qu’on tente de lui inoculer. On dénonce un peu partout les méfaits et les dangers du maïs transgénique, et on oublie allègrement qu’on aura bientôt réussi, chez nous, à nous fabriquer une Alsace linguistiquement transgénique, monolingue. Un Alsacien parlant l’alsacien et quittant l’école en étant correctement bilingue, n’est-ce pas aussi, et déjà, une « espèce en voie de disparition » ?

Arrêtons d’avaler des couleuvres à cause de notre «  accent alsacien ». Le peuple du Québec  a-t-il honte de son accent ? Bien au contraire, il lui sert de carte de visite. Sans parler des Marseillais ! L’accent n’est qu’un épiphénomène, un signe qu’on ne parle pas sa langue maternelle.

Il est encore temps de réagir Quand on aime l’Alsace, on l’accepte avec tout son passé, on défend son statut local et on dit oui à ses possibilités d’avenir.. C’est pourquoi il faut voter OUI au referendum du 7 avril. Un peu de fierté et d’audace, chers compatriotes ! C’est un combat qui vaut la peine d’être mené, même s’il n’est pas sans périls..

Mais, comme l’a écrit le grand Corneille : » A vaincre sans périls, on triomphe sans gloire ».

Georges UEBERSCHLAG  *

*  Georges Ueberschlag est Agrégé d’allemand, Professeur émérite des Universités,

Chevalier de l’Ordre National du Mérite et Officier des Palmes académiques.

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