Monsieur le Préfet,

(…)

Parce que cela a partie liée avec la situation économique et l’emploi dans notre région, je souhaite exprimer mon sentiment face à des informations relayées par la presse locale concernant l’évolution de l’enseignement bilingue, en particulier dans notre département.

Nous sommes à mi-parcours dans la mise en oeuvre de la 2ème convention quadripartite Etat-Région-Départements pour l’enseignement de la langue régionale. L’objectif de cette convention était de doubler à l’horizon 2013 le nombre des enfants formés à parité dans les deux langues de l’Alsace, le français et l’allemand. Objectif que d’aucuns considéraient comme insuffisamment ambitieux, notamment au regard de la contribution financière importante consentie par nos trois collectivités locales, pour mémoire: 3 x 1M€/an.

Au Pays basque et en Corse, ce sont respectivement 40 et 50% des classes publiques qui bénéficient d’un enseignement bilingue – contre 10% en Alsace – alors qu’aucune de ces deux régions n’est mise à contribution financièrement comme l’est l’Alsace. Ceci n’est pas sans rappeler le dossier TGV Est, où notre région a été la première à apporter des financements propres pour être la dernière desservie par une grande vitesse qui pour l’heure s’arrête de l’autre côté des Vosges.

Pour tenir les engagements pris lors de la convention 2007-2013, il faudrait accueillir 2500 enfants de plus par an dans la filière bilingue, soit un rythme d’ouverture de 50 classes par an et par département. Avec à la rentrée 2010-2011, 3 écoles maternelles nouvelles dans le Bas-Rhin et 13 classes supplémentaires dans les sites existants, nous sommes loin du compte, et doublés par le Haut-Rhin qui exprime plus lisiblement que nous ne le faisons son engagement volontariste pour le bilinguisme. De sorte que nous ne pouvons nous résigner à une « pause pour la voie bilingue » telle qu’annoncée dans les DNA du 14-09-2010.

En outre, l’observation de la carte départementale des sites bilingues interdit de conclure à « un maillage suffisant du territoire » (DNA 16-09-2010): l’égalité républicaine ne s’y retrouve pas!

Enfin, peut-on considérer que « l’offre correspond à la demande »(ibid.) parce que les parents ne se comportent pas massivement en militants opiniâtres? Souvent ils ne sont pas suffisamment informés. J’en veux pour preuve que, pour des considérations à court terme, parfois des stratégies d’évitement du collège de leur secteur, certains inscrivent leur enfant en 6ème en LV1 Espagnol. Il sera malheureusement obligé de choisir entre les 2 langues dont aucun jeune d’aujourd’hui en Alsace ne peut se passer : l’allemand et l’anglais. Un dilemme et une aberration que la généralisation des filières «bilangues» devait éviter! En l’occurrence cet enfant risque de faire son cursus scolaire sans bénéficier de l’enseignement de sa langue régionale, auquel il a droit! Pourtant 70% des offres d’emploi souhaitent la maîtrise de l’allemand dans notre bassin d’emploi et dans un voisinage de 100 millions de germanophones, nos premiers partenaires économiques.

Il faudrait pour le moins que les parents de notre région soient informés des conclusions de plusieurs études réalisées à l’échelle de la planète par l’ONU, l’UNESCO et l’UNICEF et qui démontrent qu’un enseignement bilingue en immersion utilisant essentiellement la langue de proximité produit des résultats supérieurs à toutes les autres méthodes d’enseignement, favorise l’épanouissement de l’enfant et le développement de ses aptitudes mentales et physiques. Les régions du monde qui s’appuient sur une double culture sont également les plus dynamiques sur le plan économique.

Cette réalité a sans doute contribué à pousser les présidents des CCI du Rhin supérieur à rédiger une lettre publique le 15 mars 2007 dont je rappelle quelques passages significatifs:
«La moitié au moins de la population active – 517 000 personnes – ont besoin de l’allemand pour l’exercice de leur profession… et pas seulement les 70 000 travailleurs frontaliers en Allemagne et en Suisse… Des observations récentes montrent malheureusement que la connaissance de l’allemand régresse fortement et que sans une adaptation profonde de l’enseignement des langues, ce phénomène s’amplifiera avec des conséquences dramatiques pour l’emploi régional. L’avenir de notre région nécessite une véritable reconstruction du bilinguisme! »

La conclusion de ces responsables de l’économie alsacienne, dans le contexte actuel de projet de réforme des collectivités territoriales et compte tenu de la possibilité d’ »expérimentation » prévue par la Constitution mérite une attention particulière:
« Donc, compte tenu des réticences des services ministériels et de leur inaptitude à mettre en oeuvre cette réforme, nous demandons que la responsabilité de l’enseignement bilingue en Alsace soit déléguée aux collectivités régionales déjà en charge des bâtiments scolaires et des personnels techniques. »

Nos principaux responsables politiques locaux n’ont pas été en reste, puisque par des courriers communs adressés au ministère de l’Education Nationale, dont vous avez nécessairement eu connaissance, les présidents de la Région et des 2 Départements avaient demandé un ajustement des concours de recrutement des enseignants, de manière à en faciliter l’accès aux candidats germanophones, allemands, suisses, autrichiens…, déjà formés dans leur pays d’origine. Ce courrier est resté sans effet et sans réponse.

D’autres signaux incitent à l’inquiétude. Le CFEB (Centre de Formation à l’Enseignement Bilingue), c’est-à-dire l’IUFM spécialisé de Guebwiller ( en partie financé par nos impôts locaux et régionaux) et qui devait illustrer la bonne volonté de l’Etat en matière de formation et de recrutement disparaît sans qu’on sache dans quelle structure administrative il va être noyé.

A signaler que, alors que les enseignants sont censés enseigner en immersion en allemand, 70% de leur formation et 70% des épreuves se déroulent en français!

Pourtant les investissement consentis par l’Etat et les collectivités pour la nouvelle Ecole Européenne, proposée aux enfants des agents des institutions européennes, permettent de penser que  l’intérêt d’un enseignement linguistique efficace est entendu. Il serait bon qu’il soit proposé à l’ensemble de la population, dans le souci d’une véritable égalité des chances et afin d’armer au mieux tous nos jeunes, dans un contexte économique difficile.

Tout ceci m’amène à poser deux questions:

1) Que ferez-vous, Monsieur le Préfet, pour que l’Etat respecte les conventions signées et la parole donnée?

– en ouvrant l’année prochaine les classes nécessaires à l’exécution de la convention,
– en rattrapant le retard de l’Education Nationale, entre autres la trentaine de classes qui n’ont pas ouvert à cette rentrée.

2) Combien de postes l’Education Nationale met-elle à disposition pour l’Ecole Européenne et sur quels contingents sont-ils pris? Selon quels critères les enseignants ont-ils été nommés? Appel à candidature? Nomination nationale?

Je vous remercie, Monsieur le Préfet, de relayer auprès des autorités centrales les attentes et l’inquiétude qui se font jour parmi les forces vives de la région.

Recevez mes respectueuses salutations,
Andrée MUNCHENBACH

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