Trois mots avant les régionales

Prétendre que les élections régionales sont sans importance est faux. Une certaine gauche laïciste aimerait bien en finir avec libertés acquises par l’Alsace-Moselle.

A Metz comme à Strasbourg, à Thionville, comme à Colmar et Mulhouse, les Joyeuses Commères commentent, en se réjouissant, le rêve de Martine Aubry de voir se colorer en rose la carte des Régions au soir du dimanche 21 mars.

D’aucuns en viennent à adopter le point de vue de Sirius, en oubliant qu’il peut conduire à considérer que, finalement, droite ou gauche sont « bonnet blanc et blanc bonnet », c’est-à-dire sans importance. Tous pareils, sauf que les uns soutiennent Nicolas Sarkozy et que les autres promettent de faire le contraire, de poursuivre les « avancées sociétales » engagées à l’ère mitterrandienne pour aller dans le sens d’une prétendue modernité.

Le point de vue de Sirius relève du sophisme. Surtout, s’agissant d’une élection régionale. Certes, les attributions des Régions ne sont pas très étendues, la France étant restée fondamentalement centralisée et centralisatrice, avec l’Etat et ses fonctionnaires accrochés à leurs prérogatives. Il reste que le basculement à gauche annoncé par Martine Aubry, les commentateurs et les sondages, ne serait pas sans conséquences négatives pour l’Alsace. Cette perspective a pris consistance depuis le sondage Ifop du 2 février publié dans L’Alsace et Paris Match donnant la liste Europe Ecologie victorieuse au second tour, ce qui veut dire que la présidence de la Région Alsace reviendrait à Jacques Fernique, autrefois militant l’extrême-gauche à Lutte ouvrière – l’Union communiste trotskiste d’Arlette Laguiller – devenu un fondamentaliste de l’écologie politique, admirateur des Grünen, en passant par les « luttes étudiantes ». Ce « hussard pédagogue de la République », comme il se définit lui-même, promet de procéder à des « révisions » dans l’agriculture.

Impossible de l’oublier, le jacobinisme est inhérent à la gauche, même la plus modérée. Et le jacobinisme, qui survit aussi dans l’autre camp, en témoigne le bonnet phrygien de feu le RPR, se traduit par un penchant au nivellement. A l’instar de Procuste, il tient l’uniformisation pour seule norme et ne tolère pas les têtes qui dépassent. Les exceptions sont jugées attentatoires à l’indivisibilité de la République. Pour les Jacobins, le corps social doit être réduit à « l’unité nationale ». En résulte la défiance congénitale à l’encontre de tout ce qui échappe au contrôle de ceux qui prétendent incarner la « volonté générale ». Premières cibles : la religion, les langues, la société civile et ses corps, les communautés de base, leurs usages. De là l’étatisme et le centralisme, ce « mal français » que Tocqueville, avant Peyrefitte, a mis en évidence et en accusation. De là cette suspicion paranoïaque portée sur tout particularisme, notamment lorsqu’il s’agit de l’Alsace et de la Lorraine, terres suspectes à jamais …

Fantasme ? Que non. Voyez le récent Charlie Hebdo. Un « spécial Alsace ». Avec cette accroche : « Laïcité : la République s’arrête où l’Alsace-Moselle commence ». Tout est dit. Procès en séparatisme instruit à charge. Le réquisitoire débute par ces phrases : « A l’heure où l’on parle tant d’identité nationale, saviez-vous qu’en France il y a une région où le délit de blasphème existe encore, où les cours de religion sont obligatoires, et où les curés sont des fonctionnaires payés par l’Etat ? Cette région, en parfaite contradiction avec les lois républicaines, c’est l’Alsace-Moselle ». Passons sur l’erreur grossière qui consiste à prétendre que la France aurait perpétué I’Elsass-Lothringer Land, Charlie hebdo attaque directement et rageusement le droit local. A propos du blasphème, il cite l’article 166 du « code pénal d’Alsace-Moselle » qui, selon lui, est « un héritage de la domination allemande ». Et le signataire de cette prose – un certain Antonio Fischetti, généralement affecté aux sciences et à l’écologie, commente : « Les lois républicaines m’autorisent à blasphémer en France.  Strasbourg est en France. Et je n’aurais pas le droit de blasphémer à Strasbourg ? Quoi encore ? »

Dois-je en déduire que Strasbourg n’est pas vraiment en France ?

Procès en séparatisme et en bigoteries, sur un ton bête et méchant, imprégné d’ignorance et de germanophobie. Avec sommation de se conformer au moule républicain. Le vieux truc dont usèrent Saint-Just et Lebas. Souvenez-vous de l’injonction : « Quittez vos modes allemandes, puisque vos coeurs sont français … ». Le discours du signataire porte implicitement la volonté de pousser plus avant la « francillisation ». Le lecteur attend les vitupérations de l’abbé Grégoire contre les « patois » et les tirades de Barère de Vieuzac proposant de révolutionner « aussi la langue », avant de dénoncer ce qui se passe « aux extrémités de la France » où les lumières « s’éteignent en y arrivant, puisque les lois n’y sont pas entendues », car « le  fédéralisme et la superstition parlent bas-breton ; l’émigration et la haine de la République parlent allemand ; la contre-révolution parle l’italien, et le fanatisme parle basque ».

Le signataire oublie la question linguistique, probablement pour éviter de gêner certains de ses amis. Il préfère concentrer ses attaques contre le « droit local », sur la base d’une  documentation qui semble sortie des cartons de Laïcité d’Accord (4).

Le délit de blasphème n’est pas, écrit Fischetti, la seule violation de la laïcité dans ces contrées nord-orientales. Dans les départements du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle, il y a aussi le régime du Concordat ». Rappel historique très approximatif, plutôt lacunaire. Fischetti se moque de savoir que la signature du pape Pie VII a été arrachée par un Bonaparte  demandeur, soucieux de rétablir la paix civile, pour une convention échangée le 10 septembre 1801, qui rétablit la liberté religieuse et « reconnaît que la religion catholique, apostolique et romaine est la religion de la majorité des citoyens français ». Fischetti évoque vaguement un texte qui, selon ses dires, « reconnaît et organise les cultes catholiques, protestants et juifs (mais pas islamique, il faut pas pousser – il est vrai que la question ne se posait guère à l’époque) ».

Faux. Le sort du luthéranisme est réglementé par la « loi relative à l’organisation des cultes » qui accompagne les Articles organiques du Concordat. Quant au culte judaïque, il faut attendre les décrets des 17 mars et 20 juillet 1808 pour que soit fixée son organisation sur la base des consistoires. Fischetti poursuit : « En 1905, la loi sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat est votée en France. Sauf qu’à cette époque les susdits départements sont dans les griffes de l’Allemagne. Du coup, ils passent à travers les mailles du filet républicain. Et n’y sont jamais retournés depuis ». Regrets et silence sur les promesses faites par Joffre et Poincaré dès 1915. Silence sur le tollé soulevé, après la victoire du « Bloc des Gauches », lorsque Herriot veut imposer « l’ensemble de la législation républicaine » à l’Alsace-Lorraine et en finir avec son particularisme.

Charlie hebdo s’insurge contre les « cours de religion obligatoires à l’école », tout en précisant: « Chaque élève peut certes y échapper en sollicitant une dérogation (et suivre des cours de morale à la place), mais la pression est telle que la majorité de la population y adhère (73% de participation dans le primaire) ». Pressions, de quelle nature ? Fischetti se contente de suggérer. II ignore le mouvement légitime qui consiste à vouloir connaître et perpétuer la religion de ses pères. Laïcard à gros souliers, il s’empresse de donner la parole à un responsable local de la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE), lequel souligne, sans rire, que « le cours de religion est pris sur le programme, ce qui fait une heure d’enseignement en moins que les autres élèves en France ». Avec une mise en cause du rectorat de l’académie « où l’on préfère nettement le crucifix à Jules Ferry ». Propos assorti de citations  l’une circulaire de Gérald Chaix, recteur en 2007, indiquant que les dispenses du cours de religion « ne pourront être accordées qu’à titre exceptionnel », qu’il ne convient pas « d’encourager les demandes de dispense » et, au contraire, « toute action visant à rendre plus attractif l’enseignement religieux à l’intérieur de l’établissement doit être encouragée ». Avec cette ahurissante affirmation : « A Strasbourg, le rectorat est clairement une dépendance de l’évêché… ». Fischetti feint l’indignation à l’encontre « d’une autre conséquence du Concordat » : « Les prêtres, pasteurs et rabbins sont des fonctionnaires payés par I’Etat. Ce qui fait, rien qu’en Alsace, 1393 emplois pour une masse salariale d’environ 57 millions d’euros par an ! Payés par vous et moi, et merde au principe de laïcité ». Brutalement, le laicard se préoccupe du bon usage de l’argent prélevé sur les contribuables. Il en vient à expliquer – car il a tout compris – que « si les Alsaciens s’accomodent autant de cette violation de la Constitution, la raison en est bien plus matérielle que spirituelle : le droit local leur accorde en effet deux jours de congés supplémentaires (le 26 décembre et le Vendredi saint) et un remboursement à 90 % des frais de santé ». Fischetti ne sait pas que l’Alsace-Lorraine déroge au régime commun de la Sécurité sociale, pour la bonne raison que, grâce au chancelier Bismarck, elle a bénéficié des assurances sociales bien avant que la République française n’y songe. Consternante ignorance, insultante stupidité.

Fiel anticatholique et antialsacien, comme au lendemain de la PremièreGuerre mondiale où les devanciers de Fischetti se promettaient de venir troubler « le Noël boche » des Alsaciens. Avec la même obsession, affichée en conclusion du libelle, mais doublée d’une manoeuvre oblique, consistant à dénoncer une « laïcité à deux vitesses », à jouer de la présence de l’islam et à donner des conseils à Eric Besson- Fischetti ne s’en prive pas : « Comment après ça, se targuer de donner des leçons de laïcité aux musulmans ? Pour être crédible, le minimum serait de balayer devant notre porte en faisant entrer l’Alsace-Moselle dans le giron de la République ».

Charlie Hebdo dit tout haut ce que les loges et certains petits cénacles répètent plus ou moins bas depuis novembre 1918.   Sa plume se plaint toutefois du faible zèle républicaniste et laïciste rencontré en Alsace. Fischetti aimerait réveiller et mobiliser les ardeurs. « Ici, hormis de rares défenseurs de la laïcité qui méritent une médaille, les partis politiques font le gros devant les curés de tout poil… Car, surtout, ne pas perdre d’électeurs… ». Bel aveu. Notre défenseur de la « laïcité républicaine » porte une faible considération au peuple alsacien. De la démocratie, il professe une conception restrictive. La « démocratie dirigée » ? Autant d’indices laissant deviner une irrépressible envie de parfaire la mise au moule par la coercition. Comme au bon vieux temps …

Le discours provocateur de Charlie Lhebdo ne doit pas trop arranger Roland Ries et Jacques Bigot, mais il ne manquera pas de fleurir et de croître si d’aventure le voeu de Martine Aubry se réalisait. Avec la prose de Fischetti, Charlie hebdo donne candidement un avant-goût des offensives qu’une certaine gauche voudra reprendre contre les libertés alsaciennes. Avec le soutien des loges et des officines telles que l’association Laïcité d’Accord.

II serait donc judicieux que les dirigeants socialistes, à commencer par Bigot et Ries, prennent le soin de se démarquer officiellement des folles obsessions et fixations laïcistes publiées par Charlie Hebdo. II leur revient de lever les équivoques qui pourraient faire croire à un double langage. Un peu de révérence à la culture alsacienne, pour l’électorat. Le républicanisme dur, pour le parti. Quant aux élus de I’UMP, il serait bon qu’ils osent riposter et affirmer leurs convictions. La défense de l’identité alsacienne ne peut se réduire à quelques promesses verbales sur le bilinguisme.

Notre culture englobe     une certaine façon de maintenir l’héritage spirituel et de faire place au religieux dans l’espace public, elle ne se conçoit pas comme un confinement dans la sphère intime, ainsi que le prescrivent les fanatiques du laïcisme et du républicanisme, émules de l’athéisme à la soviétique. Le respect de notre identité – c’est-à-dire de notre être – passe par l’affirmation des droits et des libertés alsaciennes. D’aucuns l’ont oublié ou le refusent, car le jacobinisme est une idéologie qui traverse les deux camps. Le particularisme alsacien, même s’il n’est revendiqué que du bout des lèvres par les élus UMP, tient aussi à sa tradition politique centriste, héritée du Zentrum. Il serait navrant de perdre la bataille de mars par timidité et refus de l’affrontement Ce serait laisser se poursuivre le processus de laminage et d’aliénation qui conduit à l’effacement de l’Alsace.

Charles Haegen

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