La visite à Fessenheim de M. Lecornu, secrétaire d’État à la Transition écologique, et sa rencontre avec les acteurs locaux témoignent de la volonté du Gouvernement actuel de traiter avec efficience la question de la fermeture la plus vieille centrale nucléaire en activité en France.

Fonctionnant depuis le 1er janvier 1978 pour une durée initialement prévue de 20 ans, elle a, 40 ans plus tard, rempli son contrat, dans le cadre de la politique énergétique définie en ce temps-là. Sa mise à l’arrêt est en outre commandée par la loi de transition énergétique, qui plafonne la production nucléaire et vise à réduire la part du nucléaire dans la production d’électricité de 75 % à 50 % à l’horizon 2025. Sa fermeture est ainsi programmée pour fin 2018, en lien avec le démarrage de l’EPR de Flamanville — reporté depuis 2012…

La récente démarche de 13 élus alsaciens autour du député Schellenberger en faveur d’une nouvelle prolongation de l’activité de la centrale alsacienne jusqu’en 2021 (dans l’espoir d’un changement de majorité ?) paraît à cet égard complètement irresponsable. La rhétorique politicienne court-termiste et les rodomontades clientélistes n’apportent aucune garantie de sécurité face aux lois de la physique et face à l’obsolescence des matériaux soumis aux particules lourdes, qui n’épargnent pas la centrale de Fessenheim : des signes inquiétants de fragilité — et de dangerosité — se multiplient.

Le réacteur n° 2 est à l’arrêt depuis juin 2016 suite à une anomalie détectée par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) dans les cuves fabriquées au Creusot.

Seul le réacteur n° 1 est maintenu en service sur un mode dégradé, au prix de travaux de mise en conformité lourds et onéreux : des variations brutales et incontrôlées dans la production et la température induisent des risques de fissures dans les cuves d’acier de cette vieille cocotte-minute.

L’usine fonctionne de manière poussive et au mieux à 50 % de sa capacité. Elle n’est plus rentable : sa contribution à la production électrique française est de moins de 1,5 %. Parce qu’elle devient potentiellement de plus en plus dangereuse, sa fermeture s’impose de manière urgente et indépendamment de l’avancée du chantier de l’EPR.

Sans doute l’indemnisation attendue de l’État explique pour partie l’acharnement thérapeutique et la fuite en avant d’EDF. L’opérateur, par ailleurs en grandes difficultés à l’international, souhaite un dédommagement dans une fourchette de 400 M€ à 1MM € pour la fermeture de cette centrale, qui a pourtant dépassé sa date de préemption. EDF calcule son manque à gagner sur une période s’étendant jusqu’en 2041, correspondant à une durée d’exploitation de 63 ans…

Un forcing pour une remise en service temporaire de la tranche n° 2, dans le but de négocier une indemnisation plus forte, est à craindre. En effet, un réacteur à l’arrêt, depuis plus de 2 ans, est déclaré définitivement hors service par l’ASN et impacte à la baisse la compensation possible. La plus grande vigilance est donc requise.

L’heure n’est plus aux tergiversations par rapport au calendrier. Il s’agit maintenant de pallier l’absence d’anticipation qui a prévalu jusqu’ici et de réfléchir enfin à l’après-centrale. En Allemagne, les élus locaux s’engagent sereinement dans l’ère du renouvelable : ils ont placé les bénéfices tirés du nucléaire afin d’en récolter durablement les fruits. Au contraire, la manne générée par la centrale de Fessenheim a été engloutie en dépenses courantes sur le territoire autour de la centrale.

La perfusion par l’atome arrive à son terme. Il est plus que temps de réorienter l’économie locale. Les pistes existent.

La fermeture de la centrale ne signifie d’aucune manière l’arrêt de toute activité sur le site. En effet, le processus sera long. Le combustible sera stocké et surveillé en piscine de désactivation pendant 5 années, avant que ne débute la phase complexe du démantèlement : un défi technico-économique majeur. Fessenheim peut devenir le laboratoire de l’excellence et du savoir-faire français dans les techniques encore balbutiantes de la déconstruction.

La mobilisation antinucléaire avait empêché la construction de deux réacteurs supplémentaires : du foncier reste disponible pour l’implantation d’une zone d’activités éventuellement binationale comme celle proposée, en vain, par les industriels de Bremengarten depuis l’autre rive du Rhin, en 2013. Les savoir-faire appliqués jusqu’ici à l’industrie nucléaire constituent des atouts transposables, en particulier dans le domaine des énergies renouvelables. La fabrication de mâts et de pales pour les éoliennes tirerait profit de la disponibilité d’une main-d’œuvre qualifiée, notamment pour la soudure de précision, et de la localisation du site au bord de ce formidable axe de circulation européen que constitue le canal du Rhin.

Le Gouvernement affiche sa volonté de fermer la centrale de Fessenheim. Aux Alsaciens d’obtenir que cela se fasse sans délai et de proposer des pistes concrètes. Au lieu de se raccrocher à une industrie du passé, lourde, coûteuse et dangereuse, que nos élus s’ouvrent aux opportunités qu’offre précisément la transition énergétique. Nous ne voulons pas d’un désert industriel autour d’une vieille relique du centralisme et du dirigisme étatique français. Nous voulons une sortie non différée de l’ère du nucléaire pour une reconversion innovante et une gestion du site à l’échelle rhénane.

Tels doivent être les objectifs des élus alsaciens soucieux de l’avenir de leur région.

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