En mal de légitimité, la Région « Grand Est » s’est mise à l’écriture d’une histoire. On trouve, en effet, dans un « projet » de « Diagnostic territorial », daté de mars 2018, une page consacrée aux « héritages d’un passé commun ». Le titre laisse présager du pire et la lecture d’une prose dont l’auteur fait bien de rester anonyme montre le peu de culture historique de ceux qui nous gouvernent. Citons une première phrase :

« La proximité immédiate de l’Europe germanique, le Concordat de 1801 ainsi que la fluctuation des frontières au fil de l’histoire (annexions allemandes des XVIIIe, XIXe et XXe siècles) ont fondé des particularismes territoriaux et culturels encore bien vivants comme en témoigne le statut juridique particulier de l’Alsace et de la Moselle ».

L’Europe germanique n’est pas proche, nous sommes dedans ! L’alsacien alémanique, l’alsacien francique, le Platt sont des langues germaniques, tandis que l’allemand est reconnu comme « langue régionale » en Alsace et en Moselle par l’Éducation nationale elle-même. Signalons au passage que le mot « langue » n’apparaît nulle part dans le « Diagnostic territorial ». Le « concordat de 1801 » et le « statut juridique particulier de l’Alsace et de la Moselle » sont, quant à eux, de bien mauvais exemples d’un « passé commun ». Enfin, il y a ces « annexions allemandes », dont on se demande bien comment elles auraient pu faire fluctuer les frontières, puisque les annexions françaises ne sont pas mentionnées. Or la puissance expansionniste, c’est bien la France : ce sont Louis XIV et Louis XV qui ont progressivement annexé l’Alsace, la Lorraine et le Barrois ducal, parfois par la force la plus brutale, comme lorsque le sanguinaire maréchal « grandestien » Turenne (natif de Sedan) a massacré la population de Turckheim. La Convention et le Directoire ont parachevé cette politique annexionniste à la fin du XVIIIe siècle… siècle au cours duquel aurait eu lieu, d’après l’historiographe du « Grand Est », une bien mystérieuse annexion allemande !

Citons une autre phrase, plus courte, mais malheureusement tout aussi fausse :

« Au XXe siècle, les deux conflits mondiaux ont marqué de leur empreinte le Grand Est et cimenté son identité ».

Ce ne sont pas les champs de bataille qui cimentent les identités, c’est le drapeau sous lequel on combat et on souffre. L’historiographe du « Grand Est » évoque « Verdun et la ligne Maginot » comme marqueurs identitaires. L’historien alsacien ou mosellan rétorquera qu’il existe en Alsace et en Moselle une identité radicalement différente de celle des autres territoires du « Grand Est » : Feldgraue de 1914-1918, déplacés de 1939, déportés et incorporés de force de 1940-1945. La Moselle elle-même est divisée entre partie francophone et partie germanophone, déportée et incorporée, pour ce qui est de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Parler d’une mémoire commune du « Grand Est » est donc tout simplement ridicule en ce qui concerne « les deux conflits mondiaux ».

Après le « Grand Est » champ de bataille, le « Grand Est » au cœur de la construction européenne, « qui a débuté dans la région avec Robert Schuman ». Voilà notre compatriote alsacien lorrain intégré dans le panthéon du « Grand Est », alors qu’il a toujours été renvoyé à ses origines germaniques, notamment par un autre « Grandestien », enterré à Colombey-les-Deux-Eglises, qui disait de lui : « C’est un boche, un boche sympathique, mais un boche quand même ». La construction européenne, disions-nous. Elle aurait « affirmé le Grand Est comme un territoire à rayonnement européen ». Il suffit de regarder les résultats du référendum de 1992 sur le traité de Maastricht pour voir que les territoires qui composent aujourd’hui le « Grand Est » avaient des idées très différentes sur leur vocation européenne : les Alsaciens ont répondu par un « oui » massif (plus de 60 %), les Mosellans par un « oui » franc (57 %), trois départements ont donné un « oui » plus timide et quatre autres ont voté « non » (à 56 % dans l’Aube).

La conclusion de ce chapitre d’histoire revisitée se fait fort d’expliquer les écarts de densité de population sur la carte qui occupe une bonne partie de la page. La géohistoire officielle du « Grand Est » est la suivante :

« Les spécificités géographiques et l’héritage d’un passé commun ont déterminé le peuplement et l’organisation territoriale de la région. La population s’est concentrée sur des espaces stratégiques […]. Elle s’est ensuite polarisée près des zones frontalières et autour de centres urbains bien desservis par des axes de communication ».

On sait déjà que le « passé commun » n’a rien pu déterminer, étant donné qu’il n’existe pas. Passons donc sur ce point et arrêtons-nous sur l’« effet frontière », qui semble devoir expliquer la forte densité alsacienne. Étant donné la description qui a été faite du passé militaire de la « région », on peut supposer que l’historiographe du « Grand Est » place cet « effet frontière » dans les années de la construction européenne. Or, c’est méconnaître l’ancienneté de la forte densité alsacienne. L’Alsace est dotée depuis le Moyen Âge d’un réseau urbain au maillage extrêmement serré. La démographie alsacienne a sa logique propre, ou plutôt elle s’inscrit dans un espace qui n’est pas celui du « Grand Est », à savoir l’Oberrhein. Il suffisait de mieux regarder la carte figurant sous le texte, qui le montre très bien.

Heureusement, les élucubrations historiques produites par la Région « Grand Est » se limitent encore à quelques chapitres ou articles d’obscures brochures. Mais on peut craindre, connaissant l’activisme propagandiste des autorités de notre « oblast », que l’histoire officielle dont nous venons d’observer le canevas ne se répande plus largement dans un avenir proche. Crainte toute relative, cependant, car il y aura toujours des Alsaciens avertis pour dénoncer les falsifications de « L’histoire du Grand Est racontée aux petits enfants par l’Oncle Rottner » !

Eric Ettwiller
Historien, membre du Grosser Rat d’Unser Land

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