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Lettre ouverte aux Parlementaires alsaciens

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Lettre ouverte aux Parlementaires alsaciens

Cette lettre ouverte a été envoyée à tous les parlementaires alsaciens.

Schiltigheim, le 11 avril 2019

L’Alsace entre chant du cygne et renaissance du phénix.

La résistance de l’Alsace à sa disparition dans la région Grand Est relève du réflexe de survie et de l’attachement d’un peuple à son identité et sa dignité. Le refus des Alsaciens de se reconnaître dans la méga-région imposée par le précédent gouvernement et l’attention accordée par le gouvernement actuel au « désir d’Alsace » démontrent la réalité tenace et indéniable de la spécificité alsacienne.

La bataille autour du nom « Collectivité Européenne d’Alsace », retoqué par le Conseil d’Etat et par le Sénat, paraît bien vaine. Elle dit cependant l’importance des mots et la nécessité de la rigueur.

Si l’Alsace par son histoire est sans doute la plus européenne des régions de France, elle ne peut dorénavant revendiquer l’exclusivité du qualificatif « européenne ». Le renoncement à perpétuer et développer un bilinguisme franco-allemand, pourtant naturel dans la vallée rhénane et évidemment bénéfique à maints égards, contribue à faire pâlir son image européenne et à affaiblir les arguments des défenseurs du Parlement à Strasbourg. Sur la pente du monolinguisme, l’Alsace se distingue de moins en moins des autres régions frontalières françaises.

La spécificité alsacienne tient essentiellement à deux aspects, liés à sa géographie et à son histoire : d’une part la langue, l’Elsasserditsch, pratiquée depuis deux millénaires, et d’autre part un système juridique, hérité de la période du rattachement à l’Allemagne entre 1871 et 1918, et conservé avec bonheur, malgré quelques grignotages.

On peut regretter qu’après la grande boucherie de 14-18, les Alsaciens – et les Mosellans – n’aient pas été consultés sur le bien-fondé ou au moins sur les modalités de leur rattachement à la France. La déclaration du maréchal Joffre à Thann le 24 novembre 1914* pouvait laisser espérer un traitement adapté, du vrai « cousu main » pour une intégration réussie et respectueuse.

Le retour à la France n’a de loin pas été un long fleuve tranquille. La mobilisation des Alsaciens, attachés à préserver leurs acquis, a fait reconnaître juridiquement un Droit local, qui est cependant soumis à la discrétion de l’Assemblée Nationale. Il s’applique depuis près d’un siècle sans avoir perturbé la cohérence nationale. Ainsi le régime concordataire maintenu en Alsace rend l’enseignement religieux obligatoire – tout en permettant les dérogations. Il est inscrit dans les emplois du temps et prévoit la formation et le recrutement d’enseignants pour la discipline : une exception en France. Le régime local d’assurance maladie, autogéré, assure une complémentaire santé aux salariés et à leurs ayant-droit : un modèle de solidarité et d’efficacité, qui mériterait d’être étendu à toutes les régions. Des lois particulières régissent le droit de la chasse, des associations, etc. Deux jours fériés supplémentaires sont inscrits au calendrier en Alsace et en Moselle, sans avoir jamais nui à la prospérité ou au dynamisme économiques.

Le particularisme linguistique de cette région attachée par des racines profondes au monde germanique est un autre marqueur, primordial. Les patronymes et les toponymes le rappellent, dans un contexte où malheureusement la pratique de la langue vernaculaire continue de régresser depuis la fin de la dernière guerre. Pourtant la perpétuation de la Muttersprache est un enjeu économique majeur dans le bassin rhénan : notre langue nous permet un lien direct avec nos voisins immédiats, du Bade-Wurtemberg, de Bâle, qui comptent parmi les plus prospères au monde.

D’après le sondage CSA commandé par Unser Land en avril 2017, 67% des Alsaciens se prononcent en faveur du développement de l’enseignement bilingue français-allemand, qui ne bénéficie actuellement qu’à 8% des élèves. 61% demandent qu’à l’allemand standard soit associé l’allemand dialectal, l’Elsasserditsch.

Les Alsaciens sont en droit d’attendre un projet politique spécifique et volontariste, fondé sur ces deux piliers, juridique et linguistique. Cela suppose bien évidemment son inscription dans le périmètre institutionnel idoine. Nommer ce périmètre c’est commencer à le faire exister.

Au début était le Verbe.

Le trait pertinent et propre pour qualifier le cadre institutionnel qui correspond aux caractéristiques juridiques et surtout culturelles et linguistiques de l’Alsace renvoie qu’on le veuille ou non à sa germanité.

Ainsi on pourrait faire référence à la « Communauté germanophone de Belgique » pour proposer la dénomination « Collectivité germanophone de France ». Cela n’aurait rien d’incongru si l’on considère qu’une forte proportion des Alsaciens des générations les plus anciennes ont parlé Ditsch avant d’apprendre le français, par une immersion efficace à l’école de la République… Pour le Prix Nobel de la Paix alsacien Albert Schweitzer l’allemand est sans ambiguïté langue maternelle en Alsace, pour la simple raison que le dialecte alsacien, dans lequel notre parler puise ses racines, est allemand. « Deutsch ist mir Muttersprache, weil der elsässische Dialekt, in dem ich sprachlich wurzle, deutsch ist. » (Aus meinem Leben und Denken, 1931) Le projet politique en faveur de la réactivation de notre langue deviendrait enfin une priorité affirmée.

Dans l’immédiat, cette dénomination devient un peu anachronique au vu de la raréfaction des locuteurs germanophones chez les plus jeunes. Elle serait par ailleurs inévitablement en butte à l’incompréhension et aux mauvais procès dans un pays qui s’interdit de ratifier la Charte européenne des langues régionales et minoritaires. Elle pose en outre la question de la Moselle.

Pour ne pas susciter de nouveaux et délicats débats, le bon sens commande de revenir aux fondamentaux et de rendre aux Alsaciens tout simplement l’Alsace : à la fois un nom et une région de plein exercice.

En tout état de cause, si l’alsacianité, pour ne pas dire la germanité, de notre région était assumée, elle constituerait un argument fort et inattaquable de singularité pour la revendication du statut particulier que prévoit la Constitution en son article 72 et pour la sortie de la technostructure Grand Est.

Nous exhortons les parlementaires alsaciens : qu’ils arrêtent de se payer de mots creux ! Il n’y a pas lieu de batailler pour décrocher la formule pompeuse mais vide de « collectivité européenne Alsace » : elle masque mal la régression d’une région de plein droit à un simple département, auquel ne serait attribuée aucune compétence réellement spécifique.

« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire viennent aisément. » (Nicolas Boileau) Nous attendons de nos élus qu’ils portent la revendication légitime du peuple alsacien et qu’ils réclament tout simplement le retour à une région Alsace, hors du Grand Est. Qu’ils refusent de débattre de toute autre alternative. S’ils ne sont pas entendus, qu’ils démissionnent !

Andrée MUNCHENBACH

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