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Novembre 1918 : Une épuration à la française

Novembre 1918 : Une épuration à la française

par Bernard Wittmann pour Unsri Zittung

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Il y a un événement dramatique qui, curieusement, n’est jamais commémoré en Alsace. Et pour cause, puisqu’il s’agit de l’épuration ethnique de 1918/1919 avec ses ignobles cartes d’identités sélectives, ses sinistres « commissions de triage »[1] et ses dizaines de milliers d’expulsés Vieux-Allemands et Alsaciens-Lorrains.

Les expulsions débutèrent dès la mi-novembre 1918 et durèrent jusqu’à la fin de l’année 1921 voire au-delà (les derniers expulsés quitteront l’ex-Reichsland en 1924).

Dans un contexte de débauche nationaliste, Camille Dahlet parle « d’orgie de fanatisme[2]»,

et de haine antiboche, les Français sont pressés d’effacer rapidement les 47 années du Reichsland. Aussi va-t-on commencer par la « purification » de la population, en l’expurgeant des « indésirables » et des prétendus « éléments douteux », Vieux-Allemands et Alsaciens germanophiles. Parallèlement, des mesures drastiques sont prises pour l’éradication de la langue allemande des Alsaciens.

A mesure de l’avancée des troupes françaises, commence la traque aux « boches » et aux « bochophiles » alsaciens-lorrains. Les mairies reçoivent l’ordre d’établir des cartes d’identité sélectives A-B-C-D pour mieux repérer les Allemands (carte D) et les personnes issus de couples mixtes Allemand-Alsacien (carte B)[3]. Des réseaux de mouchards se mettent en place. Les Commissions de triage placées sous la responsabilité des autorités militaires et des « comités » d’épuration sauvages vont alors entamer une impitoyable campagne de nettoyage ethnique prévue de longue date à Paris.

L’expulsion des Allemands et des Alsaciens-Lorrains germanophiles commence dans la plus grande confusion. Ce n’est qu’à partir de janvier 1919, que les expulsions sont encadrées par les commissaires de la République. Les commissions de triage, dont tous les juristes reconnaîtront le caractère antijuridique, vont ainsi tourner à plein régime jusqu’au 27 octobre 1919.

L’Allemand expulsé reçoit simplement un ordre de départ (Befehl) du Commissaire de la République lui notifiant qu’il a été reconnu comme « indésirable » et qu’en conséquence il doit être expulsé. Jusqu’au 15 janvier 1919, le préavis est de 24 heures, de là il passera à 15 jours. Pendant les premières semaines, se sont les autorités militaires qui organisent seuls le premier acte de l’épuration. Et c’est dans des conditions mortifiantes, sous les insultes, les crachats et les jets de pierres d’énergumènes rémunérés pour cette besogne, que les expulsés passent la frontière à pieds en trainant leurs bagages, ou, pour d’autres, embarqués dans des camions militaires bâchés. Par la suite, on privilégiera le chemin de fer. C’est alors par convois entiers de 300 à 600 personnes, et à raison de 2 à 4 par semaine durant un an, qu’on transporte Allemands et Alsaciens germanophiles de l’autre côté de la frontière. Les expulsés doivent tout laisser derrière eux et ne sont autorisés à emporter 30 kg de bagages et 2000 marks. Leurs économies et tous leurs biens sont confisqués.

L’Alsace-Lorraine, où vivait 300 000 Alt-Deutsche avant la guerre, se vida ainsi progressivement de ses Allemands. Beaucoup d’entre eux s’étaient pourtant totalement identifiés au pays dont ils parlaient généralement le dialecte. Parfois leurs enfants y étaient nés. Rien qu’à Strasbourg, où la communauté allemande était la plus forte, ils seront plus de 30 000 à être expulsés. Le chiffre total des expulsés, Alt-Deutsch et Alsaciens-Lorrains confondus, oscille entre 128 426[4] et 150 000[5]. Compte tenu des nombreux départs qui avaient déjà eu lieu durant la guerre, on peut estimer qu’en 1924 la communauté allemande était quasiment anéantie en Alsace[6] : « Le caractère systématique de l’opération, la volonté affichée de ne laisser aucun poste de responsabilité entre les mains d’Allemands ou d’Alsaciens jugés trop favorables au régime défunt, les procédures improvisées, puis étendues à l’ensemble de l’ex-Reichsland, tout cela relève d’une volonté qu’il n’est pas exagéré de qualifier d’épuration », écrit l’historien François Uberfill[7].

Mais il n’y avait pas que le drame des Alt-Deutsche. Ecœurés par cette chasse aux sorcières et le sort fait à la langue du pays, une grande partie de l’élite alsacienne – dont beaucoup d’universitaires, d’artistes et de grands noms de la littérature allemande – choisirent de quitter le pays. D’après l’historien Fränzi Waag, ils seront 30 000 à émigrer plus ou moins volontairement.

L’Alsace germanophone ne se remettra jamais de cette immense perte de ses élites intellectuelles. En Alsace, le droit du sang l’avait alors emporté sur le droit du sol !

Bernard Wittmann – Historien

[1] Instaurées par une instruction ministérielle du 2 novembre 1918.

[2] La République 11.9.1919.

[3] La carte A était réservée aux Alsaciens dont les parents et grands-parents étaient nés en Alsace-Moselle ou en France (c-à-d ceux nés dans le pays avant 1870 et leurs descendants). Ils avaient vocation à être réintégrés de plein droit.

[4] Chiffre des Haegy Werke que l’historien Uberfill juge plausible.

[5] Chiffre cité par les historiens K.-H. Rothenberger et Pierri Zind.

[6] Seuls environ 10% d’entre eux purent rester en Alsace.

[7] F. Uberfill, La société strasbourgeoise entre France et Allemagne 1871-1924, p191.

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